Je ne renonçai pas toutefois à mon habitude de courir la ville et les environs; j'allai voir le cimetière, dont la régularité tout-à-fait sépulcrale me plut infiniment. J'aime que les cimetières soient réguliers, au point que, celui du Père-La-Chaise excepté, je préfère celui-ci à tout ce que j'ai vu dans ce triste genre. C'est un grand terrain carré, bordé tout autour par une allée de platanes. Les tombes de pierre blanche travaillée avec soin sont toutes de forme antique et placées régulièrement entre les arbres, où des cyprès, des fleurs et une grille noire, les entourent. Dans une des allées sont des pyramides d'un aspect sombre et grandiose, qui renferment une chambre où le cercueil est placé. Au milieu du terrain est la fosse commune semée de simples croix noires. L'uniformité qui règne dans ce lieu présente un coup d'oeil qui satisfait les regards et l'esprit; on se croit dans les Champs-Élisiens, et je ne suis sortie qu'à regret de ce dernier asile de l'homme.
Je voulus voir le temple des juifs, bâti sur le modèle du temple de Salomon. C'est un monument très intéressant, et si mystérieux qu'il invite à la prière. Je courus aussi visiter les débris du cirque de Gallien, ces débris sont si imposans! Il ne reste plus que quelques murailles, néanmoins, on peut admirer encore des fragmens d'antiquités romaines, tels que la porte basse, et un amphithéâtre de deux cents sept pieds de long sur cent quarante de large.
La salle de spectacle, qui est superbe, et beaucoup d'autres monumens font de Bordeaux une des plus belles, sinon la plus belle ville de la France, après la capitale.
Je me sus fort bon gré d'avoir entrepris cette longue course, d'autant plus que, grâce à mon amour pour les ruines, je rapportais un portefeuille plein de dessins faits en route. Si j'apercevais sur mon chemin une vieille tour, aussitôt arrivée à mon auberge, je courais, je grimpais pour la voir de près. Souvent, quand je me mettais à dessiner, quelques habitans de l'endroit venaient m'entourer. Un jour que je me lamentais avec ces bonnes gens sur tant de destructions, un d'eux me dit: «Je vois bien que madame la comtesse avait aussi des châteaux par ici.--Non, répondis-je, mes châteaux, à moi, sont en Espagne.» Le titre de comtesse dont je me voyais gratifiée ne me surprenait nullement, j'étais accoutumée à me voir traitée en grande dame; dans toutes les auberges où je m'arrêtais on me prodiguait les titres. Mais comme je devais cet honneur à ma voiture qui était fashionable, je n'en devenais pas plus fière, j'en payais seulement davantage. Ma santé s'était un peu remise, et je revins à Paris l'esprit beaucoup moins noir.
Ce petit voyage est le dernier que j'aie entrepris depuis lors jusqu'à ce jour. Je repris mes habitudes et mon travail, qui, de toutes les distractions, a toujours été pour moi la plus douce. Quoique j'eusse eu le malheur de perdre tant d'êtres qui m'avaient été chers, je ne restais point isolée. J'ai déjà parlé de madame de Rivière, ma nièce, qui par sa tendresse et ses soins fait le charme de ma vie; je dois aussi parler de mon autre nièce, Eugénie Lebrun, maintenant madame Tripier-le-Franc. Ses études m'empêchèrent d'abord de la voir aussi souvent que je l'aurais voulu; car, dès sa première jeunesse, elle promettait déjà, par son caractère, son esprit et ses grandes dispositions pour la peinture, d'ajouter à mon bonheur. Je me plaisais à la guider, à lui prodiguer mes conseils, et à la suivre dans ses progrès. J'en suis bien récompensée aujourd'hui qu'elle a réalisé toutes mes espérances, par son aimable caractère et par un talent très remarquable en peinture. Elle a suivi la même route que moi en adoptant le genre du portrait, dans lequel elle obtient un succès mérité par une belle couleur, une grande vérité, et surtout par une ressemblance parfaite. Jeune encore, elle ne peut qu'ajouter à une réputation qu'osait à peine entrevoir sa timidité et sa modestie. Madame Lefranc et madame de Rivière sont devenues mes enfans. Elles me font retrouver tous les sentimens d'une mère, et leur tendre dévouement répand un grand charme sur mon existence. C'est près de ces deux êtres chéris et des amis qui me sont restés que j'espère terminer doucement une vie errante, mais calme; laborieuse, mais honorable.
LISTE DE MES PORTRAITS FAITS À PÉTERSBOURG.
1 Madame Dimidoff, née Strogonoff.
1 La princesse Menzicoff jusqu'à mi-jambe, tenant son enfant.
1 La comtesse Potocka, en pied, couchée sur un très grand divan, tenant une colombe sur son sein; cette comtesse est une des plus jolies femmes que j'aie peintes.