La famille était dans ce moment à Barnner-Tearace, habitation du comte, dans le comté de Surry. La veille du jour fatal, il reçut des dépêches scellées d'un cachet particulier, et qui nécessitaient son départ pour Londres. Tout fut disposé pour le lendemain matin. Lorenzo voyant que ses infidélités allaient être découvertes, frappa son maître de deux coups de poignard qui le renversèrent baigné dans son sang sur les marches de l'escalier; mais craignant qu'il ne respirât encore, il remonta pour prendre un pistolet afin de l'achever, et courut à la comtesse qu'il frappa dans la poitrine comme elle allait monter en voiture; pour empêcher, sans doute, qu'elle ne le fit découvrir. Il avait totalement perdu la tête, car, entendant le tumulte causé par cet événement, il se servit du pistolet qu'il avait été chercher, pour se brûler la cervelle. Le comte et la comtesse ne survécurent que quelques heures.

Ce fut sous le ministère de lord Liverpool et de Castelreagh que se passa cette cruelle catastrophe, dont les motifs furent un mystère pendant fort longtemps. On se livra à différentes conjectures. L'émigré dont le nom était vénitien, mais que l'on disait né en Suisse, fut fortement soupçonné d'avoir été le provocateur de ce crime: il s'est jeté par la fenêtre il y a peu d'années. C'est une consolation de croire que le remords d'avoir causé tant de malheurs l'a conduit au suicide.

VI

Lettre à Fanny.—Mon genre de vie à Toulouse.—M. de Cazalès.—Le marquis de Grammont.—Je suis présentée à madame Dubarry.—Les Capitouls.—La tragédie de Samson.—Combat d'arlequin et du dindon.—Mariage de Fanny.—Son mari périt sur l'échafaud.

Revenons à Toulouse dont je me suis bien éloignée. Pour reprendre mon sujet au point où je l'ai quitté, je joins ici la lettre que j'écrivais à la comtesse Fanny Darros, ma jeune compagne d'enfance à Metz.

À la Comtesse Fanny Darros.

Toulouse, … décembre, 1788.

«Je vous ai écrit de Paris, ma chère Fanny, que madame Saint-Huberty m'avait présentée chez madame Lemoine-Dubarry: je l'ai retrouvée à Toulouse. Ma belle-mère va beaucoup chez elle; sa maison est une des plus agréables de la ville. On voit bien qu'elle arrive de Paris, car sa toilette et ses manières sont d'une élégance simple et de bon goût qui fait contraste avec celles de toutes ces dames de province. Cela me va bien, à moi, de parler ainsi; qu'en pensez-vous? Parce que je viens de passer quelque temps à Paris, je dirais volontiers, nous autres Parisiennes. Madame Lemoine m'a prise en amitié tout de suite, malgré la disproportion de nos âges, mais je suis tellement à mon aise avec elle, elle sait si bien se rapprocher de moi, qu'il me semble que je suis quelque chose lorsque nous sommes ensemble; mais aussi avec les autres je me trouve Gros Jean comme devant. Elle doit me mener à sa charmante campagne, où elle donne des bals champêtres. J'ai vu chez elle le marquis de Grammont, premier capitoul gentilhomme. C'est un homme de quarante ans qui a dû être fort beau; son air noble est imposant, mois il ne faut pas l'entendre parler, car son ton est des plus communs. Quelle différence avec le prince de Ligne! Quant à M. de Cazalès[20], c'est un officier de dragons, gros et court; on dit qu'il a beaucoup d'esprit. Jusqu'à présent je ne m'en suis pas aperçue, car je le vois toujours dormir. C'est bien l'homme le plus distrait, le plus original et le plus sans gêne que l'on puisse rencontrer, mais on lui passe tout. J'ai vu aussi le comte Jean dont j'avais entendu parler, et que je n'avais jamais eu l'occasion de rencontrer. Vous ne vous douteriez pas de la première impression qu'il m'a fait éprouver. Son ton est si singulier, ses manières sont si libres, que l'on ne sait comment lui répondre; il parle sans cesse du duc de Richelieu, qui est gouverneur à Bordeaux. Il n'est marié que depuis un an avec mademoiselle de Montoussin, jeune fille noble, jolie et pauvre. Un parent de sa femme, le comte de Lacase, dont tout le monde se moque, est toujours avec lui.

«J'oubliais de vous dire que j'ai vu cette fameuse madame Dubarry, dont nous avons si souvent entendu parler dans notre enfance. Voici comme cela est arrivé. Mademoiselle Chon avait fait prier mon père de passer à son hôtel, pour l'engager à composer un intermède, destiné à être joué dans une fête que l'on donnait à madame Dubarry, dans le château du duc d'Aiguillon. Mon père m'y avait fait un petit rôle de paysanne où je chantais de fort jolis couplets. Après la pièce, on me conduisit auprès de madame Dubarry; elle est encore fort belle, quoiqu'elle ne soit plus très jeune. Je lui trouve trop d'embonpoint; mais la coupe de son visage est charmante. Ses yeux sont doux, et expressifs, et lorsqu'elle sourit, elle laisse apercevoir des dents éblouissantes de blancheur. Le duc d'Aiguillon est aussi un fort bel homme, d'une politesse et d'une galanterie de cour. Excepté le comte Guillaume et madame Lemoine, toute la famille Dubarry était là; le comte Jean, ses soeurs et un beau-frère, qui ressemble assez à ce paysan d'un de nos opéras auquel on a mis un bel habit brodé (Nanette et Lucas, je crois). Tout le monde m'a embrassée, m'a fêtée; madame Dubarry m'a donné de jolies boites de Paris, et une parure en satin, où il se trouve un de ces manchons qu'on appelle un petit baril, les cercles sont en cygne.»

À la Même.