Toulouse, … janvier, 1789.

«Il faut que je vous raconte un drôle d'épisode sur messieurs les capitouls, qui sont souvent en possession d'exciter l'hilarité des jeunes gens de l'Université.

«Selon les règlements et les privilèges du Théâtre-Français, les Italiens ne peuvent jouer ni tragédies, ni comédies à moins qu'il ne s'y trouve un arlequin, c'est pourquoi l'on voit ce personnage dans les pièces de Marivaux, ce qui est très invraisemblable, dans les Jeux de l'amour et du hasard surtout, où il doit être pris pour Dorante. Il faut y mettre beaucoup de bonne volonté pour se faire illusion; mais messieurs les comédiens français, dans leur hiérarchie superbe, s'embarrassent peu des autres.

«Dans la tragédie sainte de Samson, il y a aussi un arlequin. On joue rarement cet ouvrage parce qu'il entraîne de grandes dépenses. Samson est donc la providence des bénéfices d'artistes, et c'est la pièce qui est toujours en possession d'attirer la foule par la variété de toutes ses merveilles[21]. La défaite des Philistins par une mâchoire d'âne, la destruction du palais ébranlé par la force de Samson; mais surtout le combat d'arlequin avec le dindon excitent toujours une grande joie[22].

«Quelque temps après l'ovation de madame Saint-Huberty, que je vous ai racontée, on donnait la tragédie de Samson. Le dindon fort ennuyé d'être ainsi harcelé prend son vol et va se mettre sous la protection de messieurs les capitouls, en se perchant sur leur loge. Alors tout le parterre de chanter:

Où peut-on être mieux, qu'au sein de sa famille?

«LOUISE FLEURY.»

Notre correspondance fut interrompue pendant quelque temps. Voici la dernière lettre que je reçus de la jeune comtesse Darros; elle m'annonçait son mariage. Cette nouvelle qui aurait dû m'inspirer de la joie par la tendre amitié que j'avais pour la compagne de mon enfance me remplit de tristesse; cette lettre semblait être le chant du cygne par la teinte mélancolique dont son style était empreint. Elle, Fanny, toujours si folle! Je sentais mon coeur se serrer, et je ne pouvais me rendre compte du sentiment que j'éprouvais.

À mademoiselle Fleury, à Toulouse.

Metz, … novembre, 1789.