Les Italiens conservent mieux que nous la fraîcheur de la voix dans un âge avancé. Madame Marrât avait plus de soixante ans lorsque j'ai chanté avec elle le beau duo de Mithridate. Ses moyens étaient encore d'une grande étendue, et sa voix moëlleuse et légère. Je lui ai l'obligation de m'avoir donné de très bons conseils, et j'ai eu en elle un excellent modèle; mais la personne la plus étonnante que j'aie entendue dans ce genre là, c'est la femme du vieux Piccini. Il rassemblait tous les jeudis ses élèves, qui, réunis à sa famille, formaient un concert nombreux, et faisait exécuter la plupart du temps des morceaux de ses opéras. Athis était de ses compositions celle qu'il préférait[28]. Un jour qu'une de ses chanteuses lui manquait, il appela madame Piccini, et la pria de la remplacer. Nous étions là, toutes jeunes femmes, et il ne nous fallut rien moins que le respect et la vénération que nous portions à cette famille dans son chef, pour contenir le fou rire qui nous gagnait.

Madame Piccini avait 75 ans, elle était d'une laideur plus que permise même à cet âge; bossue, le col court, un embonpoint très-prononcé, et par-dessus tous ces avantages, elle avait une toilette qui aurait pu la faire prendre pour la cuisinière de son mari; ce qu'elle était bien un peu par le fait, car sans cesse occupée de son ménage, on ne la voyait jamais dans le salon, ni dans la salle d'étude. Mariée fort jeune, comme toutes les Italiennes, elle avait eu un si grand nombre d'enfants, qu'ils en étaient déjà à la troisième génération.

Madame Piccini ôta le tablier dans lequel elle avait des cornichons qu'elle allait mettre au vinaigre, et s'approcha du piano de son mari. Lorsqu'elle commença le solo, il s'échappa de cette masse informe des sons si frais, si suaves, que pas une de ses filles, de ses petites-filles, ni de nous, n'eussent pu en faire entendre de semblables. Nous restâmes en extase; de temps en temps je mettais ma main sur mes yeux, pour compléter l'illusion. Il me semblait entendre le chant des vierges de Sion. Elle continua ainsi toute la soirée.

«—Eh bien! nous dit Piccini, que dites-vous de ma vieille sybille?…

«—Qu'elle serait, répondis-je, bien capable de faire croire à ses oracles.»

Il était logé dans la maison d'un fermier-général, sur la place Vendôme; c'était alors un luxe de ces messieurs d'offrir une noble hospitalité aux grands compositeurs.

Piccini est mort dans un état voisin de la misère. Il habitait alors l'hôtel d'Angevilliers où on lui avait accordé une retraite comme à divers artistes, peintres, gens de lettres, etc.: c'est là qu'il est mort. Il a composé jusqu'au dernier moment de sa vie; son lit était couvert de feuilles de musique. On donna au bénéfice de sa famille une représentation de l'un de ses opéras. Il y avait bien peu de monde: dans un autre temps la salle eut été remplie. Il en est arrivé autant pour la fille de Molé[29]. Les affaires absorbaient tout, et si l'on s'occupait parfois des arts, ce n'était plus que pour se distraire des malheurs du temps.

Enfin je partis pour Bruxelles, après avoir passé quelques mois à Paris pour travailler avec Piccini. Tout le inonde me félicitait de quitter la France où l'on devait s'attendre à un bouleversement. J'arrivai cependant dans un pays où l'on n'était guère plus tranquille. Je fus le soir au spectacle; on y donnait l'École des Pères, comédie de M. Peyre. La princesse royale[30] assistait à cette représentation. Lorsque l'oncle dit, en parlant de la maîtresse de son neveu:

… Commençons d'abord par chasser la princesse.

Le public lui fit application de ce vers, et il partit un applaudissement général.