Je vis le lendemain le prince de Ligne que j'avais connu à Paris.

«—Vous arrivez dans un mauvais moment, me dit-il. Je suis fâché d'avoir engagé Fistum[31] à vous faire venir, nous partirons demain pour La Haye.

En effet la révolution fit de rapides progrès. Je fus d'abord à Anvers. En traversant la place de Mer où je devais loger, j'aperçois des canons braqués, et personne sur cette place. Je ne rencontrais aucun habitant; il semblait que la ville fût déserte. Cet appareil de guerre m'effraya beaucoup, comme on le peut croire. Cependant on m'assura que ce n'était que par précaution que l'on avait placé ces canons, et que dans aucun temps on ne voyait beaucoup de monde dans les rues. Les fenêtres ayant vue sur la place étaient fermées, et l'on n'habitait que la partie de la maison qui donnait sur les cours et sur les jardins. Cela donnait à cette place un aspect extrêmement triste. Le lendemain, ayant entendu un grand mouvement, je me mis à la fenêtre et j'aperçus de loin une procession, suivie d'une nombreuse population que je n'aurais jamais soupçonnée dans la ville.

La révolution de la Belgique ne ressemblait pas à la nôtre; le principal motif en était la religion. Les prêtres étaient à la tête du mouvement et faisaient des processions pour remercier Dieu après la victoire. Les familles qui avaient des craintes étaient renfermées dans la citadelle sous la protection de la garnison. Pendant ce temps-là, le peuple pillait leurs maisons. Il faut convenir cependant que ces pillages n'étaient pas des vols. On faisait un immense bloc de tous les objets que l'on jetait par les fenêtres et l'on y mettait le feu. Souvent même, il arrivait que l'on vous proposait à voix basse de faire l'acquisition d'un bijou ou de tout autre objet de prix; mais si l'on cédait à cette amorce, malheur vous en arrivait.

Malgré tout ce bruit, on jouait la comédie, et je ne pus m'empêcher de rire au milieu de ce triste drame d'un épisode assez comique. On donnait au Théâtre-Français de cette ville un petit opéra intitulé l'Epreuve villageoise. Le jockey de M. de la France doit apporter à Denise un bouquet, dans lequel est renfermé un billet. Au lieu du bouquet, il arrive avec un large médaillon suspendu à une énorme chaîne, et au lieu de dire «monsieur de la France m'envoie avec ce petit bouquet,» il substitua: Monsieur de la France m'envoie avec ce petit portrait.

Au même instant, les cris de vive Van-der-Noot[32] se firent entendre, et la pauvre Denise fut obligée de passer à son cou, la chaîne et le portrait, qui, par sa largeur, ne ressemblait pas mal à l'armet de Mambrin. Chaque fois qu'elle se trouvait en face du parterre, on redoublait les cris.

Quelques jours après mon arrivée, je reçus une invitation de me rendre à
Gand, pour y chanter l'hymne des patriotes belges.

Des Belges gémissants,
Ô Liberté chérie,
Mère de la patrie,
Protège tes enfants.
À nos tristes regards,
Pour nous forger des chaînes,
Les légions romaines,
S'offrent de toutes parts.
Sous le joug des Césars,
Lorsqu'Albion succombe,
Nous fuirons dans la tombe
Avant d'orner son char.

La musique, qui était d'un compositeur célèbre, produisit un enthousiasme tel qu'on devait l'attendre de la circonstance. Ce morceau fut redemandé pour le lendemain; mais ce lendemain devait amener la plus triste catastrophe. Il n'y avait que deux régiments autrichiens qui gardaient la citadelle, celui de Bender et celui de Clairfay; l'armée était éloignée de la ville et rien n'annonçait qu'elle dût s'en approcher, puisque les patriotes étaient occupés ailleurs. Cependant, comme il y avait eu dans plusieurs endroits des attaques imprévues de l'armée d'opposition, on pouvait s'attendre à quelque chose de pareil. En effet, la citadelle fut attaquée au moment où l'on y pensait le moins, par un petit nombre de patriotes. Le commandant prit cela pour une ruse de guerre, et se persuada que l'armée était aux portes, car autrement on ne pouvait penser qu'une poignée de jeunes gens eussent voulu tenter une attaque. Après une légère résistance, la garnison peu nombreuse met bas les armes et abandonne la citadelle. Les vainqueurs au lieu de poursuivre les troupes, s'amusent à chanter victoire et à boire à la santé des Autrichiens; mais bientôt la garnison reconnaît son erreur. Furieuse d'avoir été trompée, elle se répand dans la ville, entre dans les maisons et massacre tout ce qu'elle rencontre. Tout ce qu'il y avait d'hommes en état de porter les armes était hors des murs; il ne restait donc que des bourgeois sans défense. L'épouvante et le carnage deviennent horribles, chacun court sans savoir où. On vient nous dire: «sauvez-vous au théâtre, on ne pourra vous y supposer à cette heure; fermez les portes et éteignez toutes les lumières.» C'est la première fois, je crois, que le théâtre fut un asile inviolable. Nous y restâmes toute la nuit dans des transes mortelles, car nous ignorions ce qui se passait, et plusieurs de ces dames avaient dans la mêlée leur mari ou leur père. Lorsque les troupes s'éloignèrent, nous sortîmes de notre cachette; mais les détails que nous apprîmes nous firent frémir. Toutes les cruautés que la guerre peut enfanter avaient été commises par ces deux régiments qui furent appelés les Bouchers de Gand. Ils jetaient les enfants dans les fournaises ou les perçaient de leurs baïonnettes pour les lancer à travers les fenêtres, égorgeaient les vieillards; enfin la rage était telle, que les officiers mêmes, chez lesquels on peut s'attendre à trouver secours et protection, étaient sans pitié. Trois jeunes personnes charmantes appartenant à une des meilleures familles et dont le père était absent pour quelques jours, reconnaissant un officier qui avait été reçu chez leurs parents, se jettent au-devant de lui pour implorer son secours. Il détourne la tête sans répondre.

—Sauvez au moins ma mère! lui crie la plus jeune.