Cette malheureuse femme était évanouie dans les bras de ses enfants. Les soldats se précipitaient pour la frapper.
—Je n'y puis rien, répond l'officier en s'éloignant.
Cette cruelle réponse redoubla l'audace et la fureur de ces misérables.
Il faut tirer le rideau sur de semblables événements.
Je partis pour Anvers, où il s'en préparait d'autres, qui n'étaient pas plus rassurant. Il y avait dans la citadelle, qui domine la ville, une très forte garnison; tous les proscrits s'y étaient renfermés. On commençait à y manquer de vivres, et cette garnison menaçait de tirer à boulets rouges, si on ne laissait passer des secours. À chaque instant on placardait des écrite sur les arbres de la promenade, sur les murailles des maisons, et avec une longue-vue il était facile de s'apercevoir qu'ils se disposaient à exécuter leur menace. Comme il était dangereux de les réduire à la dernière extrémité, on laissa donc entrer des provisions; et je profitai de l'ouverture de cette porte pour sortir de la ville. Je pris la barque de Bruges pour aller à Bruxelles. Ce charmant petit voyage, le paysage pittoresque et tranquille qui s'offrait à moi, rafraîchit et reposa mon imagination tourmentée par tant de craintes et de tableaux effrayants.
On était dans la joie à Bruxelles. La Vierge-Noire y faisait des miracles en faveur de la révolution. Elle est en grande vénération en Belgique. Placée près de la ville de Bruxelles, dans un endroit écarté, entouré d'arbres touffus, elle reçoit sans cesse les invocations d'une population fervente.
La Vierge-Noire venait de manifester sa protection pour Van-der-Noot, le Lafayette du Brabant. Un soir, on avait aperçu dans sa main droite un papier, que l'on supposa devoir être d'une grande importance. Un des magistrats de la ville se présenta pour le recevoir; mais la Vierge retira son bras. On appela un membre du clergé, qui eut tout aussi peu de succès; mais lorsqu'elle aperçut Van-der-Noot, elle avança gracieusement la main et lui remit ce papier, qui ne devait être confié qu'à lui, et assurer le succès de son entreprise. Il se prosterna avec un saint respect, ainsi que ceux qui l'entouraient. Il fut reconduit par la foule aux cris de vive Van-der-Noot!
Le lendemain, Van-der-Noot, précédé du clergé qui portait une superbe châsse, et suivi des autorités de la ville, fut chercher la Vierge-Noire, pour la transporter en grande pompe à l'église Métropolitaine; un Te Deum fut chanté, et des actions de grâce lui furent rendues. Mais il paraît que cette Vierge préférait l'air pur et le calme des champs; car, à la grande surprise des habitants, on la retrouva le lendemain dans son champêtre asile.
IX
Mon retour en France.—Une fête chez le vicomte de Rouhaut.—La marquise de Chambonas.—M. de Genlis.—M. de Vauquelin.—M. Millin, chanteur et antiquaire.—Mon herbier.—Le langage des fleurs.—Les petites-maîtresses.
Les troubles de la Belgique hâtèrent mon retour en France. Je devais m'arrêter à Amiens où m'attendaient MM. Saint-Georges et Lamothe; j'avais contracté avec eux un engagement pour les concerts de la semaine-sainte. Mon mari qui était à Paris vint au-devant de moi. Nous nous arrêtâmes à Amiens, où il allait donner des représentations pendant la quinzaine de Pâques. Le vicomte de Rouhaut possédait une belle terre entre Abbeville et Amiens. Il vint me voir et me pria de me charger d'un petit rôle dans une pièce composée pour la fête de la marquise de Chambonas, qui était encore convalescente d'une maladie dangereuse. C'était une beauté brillante de la société d'alors. Elle était bonne et aimable; aussi tout le monde l'aimait. Comme cette fête était une surprise qu'on lui ménageait, il ne fallait pas qu'elle se doutât de la présence des personnes qui devaient en faire partie. Pour ce motif, on m'avait logée dans un joli pavillon près du jardin où le théâtre était construit. Nous nous rassemblâmes pour la répétition, car tout le monde savait déjà ses rôles, ou à peu près du moins.