MM. de Genlis[33] et de Vauquelin[34], auteur de ce petit vaudeville, avaient placé dans mon rôle tous les airs des romances à la mode, mais le reste était de mauvais Ponts-neufs, chantés dans des ouvrages de Piis et Barré à la naissance du Vaudeville de la rue de Chartres. J'ignorais la plupart des timbres qu'on me demandait, j'entendais répéter à tout le monde: «Ah! si Millin était là, il nous les dirait lui, car il les sait tous, il faut l'attendre.»
Je ne connaissais pas alors M. Millin; je crus que c'était un de nos beaux chanteurs de société, le coryphée des amateurs, et j'étais impatiente de le voir arriver, lorsqu'on s'écria: «Ah! le voici!» Je vis entrer un petit homme fort laid; et lorsqu'il voulut indiquer l'air du vaudeville qu'on lui demandait, je crus entendre chanter polichinelle. Il me prit un tel fou rire, que je fus obligée de me sauver dans la pièce voisine: il courut après moi d'un air enchanté.
—Ah! ne vous gênez pas, me dit-il, madame, riez tout à votre aise; c'est toujours l'effet que produit ma voix lorsqu'on l'entend pour la première fois.
Je m'excusai de mon mieux et la répétition continua. M. Millin jouait un rôle de bailly et je jugeai promptement qu'il était aussi mauvais acteur que mauvais chanteur.
—Quel est donc cet original? demandai-je à M. de Vauquelin.
—Comment, me dit-il, mais c'est un savant, un antiquaire, un naturaliste, un botaniste, un homme du plus grand mérite.
—Pourquoi donc chante-t-il si mal?
—Voilà bien une question de femme! Parce qu'il est antiquaire, il doit bien chanter!
—Non, mais il ne devrait pas chanter du tout, car il est bien drôle.
—Vous le trouverez bien plus drôle encore, quand vous le connaîtrez mieux. Il est fort gai, nullement pédant, et surtout fort galant avec les dames. Toutes les jolies femmes en raffolent.