—Je suis bien heureuse de ne pas être du nombre des jolies femmes, car je serais bien fâchée d'en raffoler.

Cette fête fut très belle, très bien entendue, et une des dernières données dans cette réunion, car les grands événements approchaient. C'était au moment où les ambassadeurs de Tippoo avaient excité la curiosité générale. Quelques-uns de ces messieurs arrangèrent à ce sujet une petite scène charmante. Ils s'étaient procuré des costumes exacts et d'une grande magnificence. M. de Vauquelin, connu par son savoir dans les langues orientales, dit à madame de Chambonas qu'il avait voulu leur servir d'interprète et d'introducteur. Il ajouta que ces illustres étrangers, ayant vu ce qu'il y avait de plus intéressant en France, n'avaient pas voulu passer aussi près de l'habitation d'une des plus jolies et des plus aimables dames, sans lui être présentés et lui offrir quelques objets rares de leur pays. C'était le jour de la fête de la marquise, et cette galanterie du vicomte de Rouhaut fut trouvée de très bon goût. La scène fut si bien amenée et si bien exécutée, que beaucoup de personnes y furent trompées, et que l'on vint me chercher dans mon pavillon pour que je pusse voir incognito les ambassadeurs; mais je reconnus bientôt Saint-Georges dans l'ambassadeur cuivré. Ils étaient tous trois d'excellents acteurs de société.

Le soir, M. de Genlis improvisa quelques couplets. C'était le récit de ce qui s'était passé dans la journée, sur l'air de Tarare (Povero Calpigi). La petite paysanne du vaudeville, dont j'avais conservé le costume, racontait tout ce qu'elle avait vu dans la journée, et son refrain était toujours:

Ah! Je n'en peux pas revenir!

Madame de Chambonas vint me remercier et m'adressa les choses les plus obligeantes.

—Nous avons encore des projets sur vous, me dit-elle. Nous devons jouer le Mariage de Figaro, j'y remplirai le rôle de la comtesse; M. de Rouhaut, Almaviva: le duc d'Harcourt, Figaro. Il faut que vous soyez notre Suzanne et que vous mettiez la pièce en scène. Vous sentez bien, ajouta-t-elle, que je ne vous laisserai pas dans le pavillon du jardin. M. Millin vous y remplacera et vous cédera son logement qui est près de moi.

—Je vous prierai seulement, madame, me dit M. Millin, de ne pas trop déranger mes petites bêtises que vous verrez sur une grande table, des papillons, des scarabées, des plantes dans un grand livre.

—Oh! monsieur, j'aurai beaucoup de respect pour votre herbier; j'herborise quelquefois.

—Comment, madame, vous vous occupez des fleurs! Nous herboriserons ensemble; cela me réussira peut-être mieux que le chant.

—Je le crois, lui dis-je en riant; et c'est alors moi qui vous demanderai des conseils: nous changerons de rôle.