C'est depuis ce temps, en effet, que cette occupation m'a tant intéressée et m'a fait une heureuse distraction dans nos jours de malheur.
Je ne me doutais guère que cet homme, qui m'avait fait une si burlesque impression au premier abord, serait plus tard un de mes amis les plus intimes, et dont le souvenir me sera toujours cher. Je n'attendis pas si long-temps pour apprécier ses qualités aimables et solides. Lorsqu'il fut arrêté en 93, ce fut par un singulier moyen que je pus l'avertir de ce qui l'intéressait.
La marquise de Chambonas était le type des petites maîtresses. Il existait alors parmi les femmes du grand monde, du monde élégant, un instinct de coquetterie, bien autre que celui d'aujourd'hui, les choses étaient moins sérieuses, le siècle plus frivole, on faisait du plaisir sa principale affaire. Les femmes s'occupaient peu de littérature; tout se concentrait chez elles dans un insatiable désir de plaire, de briller, d'éclipser une rivale par sa beauté, son élégance. On mettait son ambition à faire parler de son bon goût, d'une toilette que personne n'avait encore vue, et que l'on se hâtait de quitter aussitôt qu'elle avait été adoptée par d'autres. On aimait les lettres, la musique par ton, on protégeait les arts sans y attacher d'autre importance que celle de la mode; on les effleurait pour soi-même. Il entrait dans l'éducation d'une demoiselle du grand monde d'apprendre le piano, la harpe, le dessin; mais une fois mariée, on ne s'en occupait plus. Une femme jolie pensait, ainsi que la chansonnette de ce bon M. Delrieu, que
Dès l'instant qu'on plaît on sait tout.
L'art de la coquetterie se portait essentiellement sur l'arrangement des draperies, sur le choix des couleurs de l'ameublement qui devait s'harmonier avec le teint, les cheveux, le plus ou moins de fraîcheur de la petite maîtresse qui en était entourée. Quoi de plus choquant, par exemple, que la couleur jaune pour une blonde, verte pour celle qui a le sang près de la peau? On calculait la manière d'ouvrir un rideau, d'assombrir ou de masquer une trop vive lumière; un abat-jour disposé avec art empêchait l'éclat des bougies de porter l'ombre sur la figure, de façon à creuser les traits. Le fauteuil, le canapé se plaçaient dans un jour favorable; enfin un peintre ne met pas plus de soin à faire valoir son tableau, qu'une jolie femme n'en apportait à prévoir ce qui pouvait lui nuire ou la rendre plus gracieuse.
La chambre à coucher était d'une élégance recherchée, car l'usage permettait d'y recevoir des visites avant son lever. Les ruelles ont été chantées par les poètes du temps, et c'était le temple où se prodiguait le premier encens. Lorsqu'une dame sonnait ses femmes, la première camériste, dont le petit bonnet, le chignon, le toupet et le caraco, ne la mettaient pas en rapport avec la maîtresse, cette femme de chambre, leste et adroite, prenait dans un carton une baigneuse, et remplaçait le bonnet froissé de la belle dormeuse, lui passait un frais manteau de lit; pendant ce temps ses femmes enlevaient le couvre-pieds de satin piqué, les oreillers, et faisaient succéder des mousselines brodées, ornées de dentelle, et posées sur un taffetas de la couleur des rideaux. Ces arrangements terminés, on jetait des parfums dans l'athénienne, on plaçait des fleurs sur les consoles, des jardinières aux deux côtés du lit; on entrouvrait les doubles rideaux assez seulement pour pouvoir jeter un coup-d'oeil sur le roman envoyé la veille, ou les billets déposés sur le guéridon.
En Angleterre il serait de la plus grande inconvenance de recevoir aucun homme dans la chambre à coucher d'une dame. Le médecin n'y entre que lorsqu'il y a impossibilité qu'elle vienne dans son parloir; le père y est seul admis, les frères rarement ont ce privilège, les cousins jamais.
Vers deux heures les visites arrivaient; c'étaient des femmes d'un moins grand monde qui sortaient dans la matinée, et quelques élégants courant les ruelles en négligé de cheval. Le gilet, la cravate et le chapeau rond n'étaient tolérés que le matin chez les dames[35]. On parlait de ce que l'on ferait dans la journée; on racontait des nouvelles de salon; on médisait un peu pour égayer la conversation.
Lorsque tout le monde était parti, la belle dame s'habillait d'une redingote du matin, et passait dans son oratoire.
Ce réduit mystique était éclairé d'une lampe d'albâtre en forme de globe, qui projetait une lueur pâle, semblable au crépuscule du soir. Sur un petit autel entouré de fleurs, on voyait un crucifix et une image de la Vierge; vis-à-vis étaient un prie-Dieu recouvert d'une draperie en velours et le coussin pareil; un livre d'Heures orné de belles images et fermé par des crochets d'un travail précieux; sur une tablette se trouvaient réunis les sermons de Bossuet, de Massillon, de Fléchier; des méditations et autres livres saints: des cassolettes où brûlaient des parfums, embaumaient ce lieu consacré à la piété.