C'est là que l'on venait se recueillir dans les jours de bonheur, se consoler dans les jours de tristesse.

Les dimanches et fêtes, les dames assistaient à la grand'messe; dans le carême, au sermon du prédicateur en renom; un laquais portait devant elles le coussin et le livre d'Heures; car alors, les femmes de tous les rangs ne négligeaient jamais les devoirs de la religion: elles auraient pu y apporter moins d'ostentation, mais l'église et ses pasteurs étaient entourés d'un si grand luxe, que celui des femmes pouvait s'excuser.

Lorsqu'une dame quittait son oratoire, elle mettait un léger peignoir et passait dans son cabinet de toilette. Ce joli boudoir avait ses ornements particuliers; les parois étaient garnies de gravures des modes qui s'étaient succédé et qui paraissent toujours ridicules lorsqu'elles sont passées. On se dit, ah! bon Dieu! comment, j'ai porté cela, moi?—Oui, Madame, et vous étiez charmante avec cette coiffure.—Cela n'est pas possible. Une toilette à la duchesse était couverte d'essences, de poudres, de boîtes en laque ou en vermeil, de coffrets d'ivoire merveilleusement travaillés, de flacons en verre de Bohême; enfin de tout ce que l'art peut inventer de plus élégant et de plus riche. Des sachets parfumés, un sultan, des bouquets artificiels s'offraient de tous côtés. Des glaces entourées de petits tableaux de Boucher; au plafond des Amours et des Grâces, des bergers et des guirlandes et une petite cheminée à colonnettes. Tel était l'arrangement de cet asile éclairé d'une manière savante. Alors on livrait sa tête à son coiffeur, qui attendait depuis une heure; c'était un élève de Léonard[26]. Ce professeur en lançait dans tout le grand monde. (Il a fait la fortune de plus d'un.) On le faisait jaser, car son babil était amusant; il apportait quelque nouvelle ou trahissait quelques secrets de toilette confiés à sa discrétion. On en riait sans penser qu'il en allait révéler autant en sortant; mais on lui passait tout, et il en abusait: c'était le fou des reines de la mode.

Lorsque l'approche du printemps ramenait l'époque de Longchamps, c'est alors que le luxe étalait toutes ses merveilles. Cette réunion, bien plus brillante qu'aujourd'hui, était une affaire sérieuse pour les femmes du monde élégant. La noblesse, la robe et la finance formaient trois classes bien distinctes, et les costumes, en voulant même s'imiter, ne se ressemblaient pas.

On faisait une demi toilette pour aller à la promenade. C'était une redingote large et croisée de taffetas, garnie en blonde, la calèche baleinée et le demi-voile pour atténuer le grand jour. L'hiver, la douillette de satin et le capuchon blanc, le manchon ou l'éventail.

On allait au boulevard en voiture, ou s'asseoir aux Tuileries; on y était bientôt environné de tous les élégants, cette faction d'ennuyés que l'on rencontre partout. On rentrait pour dîner; si c'était chez soi, on restait en négligé, à moins cependant qu'il n'y eût un bal ou des visites. Alors les coiffures, les robes étaient telles qu'on les voit souvent dans nos comédies, à l'exception des chapeaux à la Henri IV qu'on n'y a point encore adoptés. Ces petits chapeaux en velours, relevés sur le devant avec une ganse en diamant ou en perle, et surmontés de plumes blanches, étaient de fort bon goût.

On trouve dans nos vieilles chroniques que l'abbaye de Longchamps fut fondée par Isabelle, soeur de saint Louis. C'est là que l'on entendit les premiers concerts spirituels; ils s'y donnaient les mercredi, jeudi et vendredi saints. C'était la nuit. Les voix les plus mélodieuses chantaient les cantiques. Les jeunes filles qui célébraient les louanges de Dieu étaient cachées par un rideau; ces hymnes célestes semblaient le concert des anges. Ces concerts furent supprimés par l'archevêque, mais non la promenade. Bientôt ce ne fut plus une mode, mais une frénésie. Les concerts se donnaient à l'Opéra; il n'y avait pas d'autre spectacle dans la semaine sainte.

On peut penser d'après le goût des dames pour le luxe, que c'était surtout à Longchamps qu'il étalait toutes ses merveilles. Long-temps à l'avance, on ne songeait qu'à inventer quelques modes, dont personne n'eût encore eu l'idée; on se cachait de son coiffeur comme d'un traître capable de livrer les plans de la tactique féminine qu'il ne devait connaître qu'au moment de les exécuter. La marchande de modes, la tailleuse, étaient achetées à prix d'or, et venaient passer des heures à concerter l'attaque; elles se réunissaient en conseil de guerre. On était sûr de la victoire.

Il arrivait cependant (ainsi que dans toutes les combinaisons qui obligent à confier son secret à la fidélité des autres), qu'il était vendu à celle qui doublait le prix; alors ce n'était pas seulement une défaite, mais une déroute complète, un véritable désespoir. Quelle honte d'arriver à Longchamps, ou au retour dans un salon, et d'y apercevoir cette coiffure, cette robe, qu'on avait rêvées, composées avec autant de soin qu'une déclaration de guerre ou un traité de paix! On rentrait chez soi humiliée, le coeur froissé d'avoir été précédée ou suivie, après tant de temps employé à cette oeuvre mystérieuse! N'avoir été vue que la seconde, c'était un véritable guet-apens, surtout si la comparaison avait pu être un moment douteuse. Oh! alors c'était un chagrin si réel, que les amis se croyaient obligés de venir le lendemain consoler la désolée, la distraire, car cet événement avait eu du retentissement, on savait qu'elle n'avait point paru au souper, ces soupers qui s'animaient toujours par son esprit et ses mots piquants. La migraine avait été horrible. Ses adorateurs n'avaient pu parvenir à lui faire oublier cet affront sanglant, qui la rendait la fable des salons. Quant au mari, on n'en parle pas; il paraissait à peine, un moment dans le salon de Madame, et il eût été du plus mauvais ton de souper avec elle. Il allait faire le Sigisbé chez une autre, la consoler peut-être d'un semblable échec, dont il avait plaisanté sa femme: ce qui avait prodigieusement augmenté son humeur. Elle ne reparaissait qu'au bout de quelques jours dans un négligé de malade. Car c'était encore là un des grands ressorts de cette coquetterie perdue à tout jamais.

Ce négligé n'était pas celui du matin, ni des jours ordinaires; il était calculé de manière à annoncer une indisposition, ou une convalescence, à inspirer enfin un grand intérêt. Lorsqu'on voyait une beauté du jour avec un long peignoir de mousseline garni de dentelle et tombant sur des petits pieds chaussés de pantoufles piquées ou fourrées; une grande baigneuse sous laquelle les cheveux relevés avec un peigne et couverts d'une demi poudre laissaient échapper quelques boucles de côté; de longues manches fermées au poignet par un ruban; un fichu noué de même; un petit mantelet blanc ouaté; un capuchon ou une calèche: tout cet arrangement qui avait un cachet particulier, ne pouvait désigner qu'une jolie femme indisposée. Aussi ne s'y trompait-on pas: on accourait près de la charmante malade, qui oubliait bientôt son air dolent au récit de mille folies dont on cherchait à la distraire. Elle était toujours accompagnée d'une amie, ou d'une dame de compagnie qui n'était jamais trop jolie. On ne la quittait qu'après l'avoir remise dans sa voiture et lui avoir fait promettre de venir le soir dans sa loge grillée, à l'Opéra ou à la Comédie-Française, dans ce charmant négligé de malade qui lui allait à ravir, et auquel elle ne manquait pas cependant de substituer une redingote de taffetas et une baigneuse en blonde sur laquelle on posait une légère coiffe en gaze de laine claire qui se nouait sous le cou. On a perdu le secret de ces gazes qui allaient si bien, et qui ne ressemblaient nullement à celles que l'on nomme ainsi maintenant; elles étaient d'un blanc un peu roux, et les fils en étaient tissés comme ceux d'une toile d'araignée. Le moyen de reconnaître à présent un costume de malade ou de bain, quand toutes les femmes, le matin comme le soir, sont vêtues de même, à peu de chose près (excepté dans les salons ou à l'Opéra-Italien) et encore, les modes s'y ressemblent-elles.