À cette époque les filles étaient les seules qui imitassent les grandes dames, et plus d'une Laïs ou d'une Phryné aurait pu soutenir la comparaison avec les beautés de l'antique Grèce. Leur luxe surpassait souvent celui des femmes de qualité, dont les maris blâmaient la dépense tout en prodiguant l'or à leurs maîtresses.

C'est au milieu de cette vie frivole et inoccupée que la Révolution vint fondre tout-à-coup sur cette société si futile, et s'abattre sur la tête de ces faibles femmes comme un vautour sur de pauvres colombes.

Elles furent bientôt dispersées dans des contrées différentes; elles y montrèrent, pendant long-temps encore, ce goût du luxe indolent de la brillante société parisienne. Mais l'émigration qui les avait ruinées les força bientôt à réfléchir plus mûrement. Le malheur donne expérience et courage à ceux qui savent le supporter noblement; elles se retrempèrent à son école. Parmi les dames émigrées, celles qui avaient profité tant bien que mal de l'éducation qu'elles avaient reçue, des talents d'agrément qu'elles n'avaient fait qu'effleurer, cherchèrent à les perfectionner pour les transmettre à des élèves. Accueillies avec bonté dans les pays étrangers, elles y portèrent cette fleur de bon goût, d'urbanité, de politesse, qui a toujours distingué les Françaises. Forcées de recourir au travail ou aux arts, elles s'en firent un honorable moyen d'existence pour elles et pour leur famille. On les vit maîtresses de langue, de piano, de chant, de harpe, de guitare, Madame de la Tour-du-Pin, femme jeune, jolie et riche, habituée à tout le luxe du grand monde, à toutes les aisances de la vie élégante, était fermière aux États-Unis; elle allait, couverte d'un grand chapeau de paille, et montée sur son âne, vendre ses fruits, son beurre et ses fromages à la crème qui avaient une grande renommée; c'est ainsi qu'elle apparut à M. de Talleyrand. Et l'on n'a pas oublié le charmant épisode que lui a consacré l'abbé Delille dans son poëme de la Pitié. La plupart des femmes ont supporté noblement et sans se plaindre ce temps d'infortune. Quelques-unes ont montré, dans la Vendée, un courage au-dessus de leur sexe, et cela depuis madame de la Rochejacquelin, jusqu'à l'héroïne de Mitié; cette mère qui ayant placé un baril de poudre au milieu de sa chaumière, s'entoura de ses enfants, et, armée d'un pistolet, fit reculer les soldats qui voulaient pénétrer dans son asile.

La frivolité peut être dans l'esprit sans attaquer le coeur ni détruire l'énergie. Nos brillants colonels parfumés, qui s'établissaient devant un métier de tapisserie et découpaient des oiseaux et des clochers avec une adresse qui faisait l'admiration des belles, n'en avaient pas moins de valeur au jour du danger, et le jeune d'Assas, ce Décius français, qui sous le feu et les baïonnettes, cria: «À moi Auvergne, voilà l'ennemi!» était probablement un charmant élégant de salon.

Je revis M. Millin chez Julie Talma, à laquelle il n'avait pas manqué de raconter son peu de succès auprès de moi dans le genre lyrique, à la fête de la marquise de Chambonas. M. Millin était un homme d'un commerce agréable, savant sans pédanterie, d'une activité inconcevable, faisant marcher ensemble des habitudes de société et son travail d'antiquaire du cabinet des médailles à la Bibliothèque-Royale, dont il était conservateur; ses cours de botanique, d'antiquités, d'histoire naturelle, ses recherches sur les manuscrits et son Magasin encyclopédique. Son aimable caractère, sa gaîté inépuisable, le faisaient rechercher des jeunes femmes, parce qu'il les amusait[37]. Tout au travail le matin, tout au plaisir le soir, il en jouissait comme un homme qui a besoin de distraire son esprit d'une application fatigante; mais aussi il ne fallait pas s'aviser de venir l'interrompre dans ses graves occupations, pour lui demander un ouvrage, pour mener quelques dames au cabinet des antiques, à une heure inaccoutumée.

Il me fit un matin cette réponse laconique: «L'on voit le cabinet des antiques à jour fixe; quant à moi, l'on peut me voir tous les jours, mais il faut prendre mieux son temps.»

M. Millin était un ami dévoué et d'excellent conseil; je lui dois beaucoup, car il m'a donné l'amour de l'étude. Ce plaisir survit à la jeunesse, il empêche de s'apercevoir de la marche du temps, fait supporter la mauvaise fortune et rend philosophe sans qu'on s'en doute. Lorsqu'on vit dans le souvenir du passé en s'occupant du présent, on rêve un avenir meilleur, qu'on ne verra peut-être pas, mais il semble qu'un génie bienfaisant vous le montre dans le lointain; la vie se termine en rêvant ainsi.

En 1790, la littérature, les arts, les modes, tout portait l'empreinte de ce premier enthousiasme qui faisait croire à ces jeunes gens que la grandeur romaine allait renaître. On ne jouait au Théâtre-Français-Richelieu que les tragédies de Brutus, la Mort de César, Virginie, ou d'autres ouvrages nouveaux dans le même genre, Caïus Gracchus, Epicharis et Néron; à l'Opéra, Miltiade à Marathon, Horatius Coclès. Il fallait bien s'instruire pour comprendre ce qui se passait autour de soi. Les femmes s'occupaient de l'histoire, dont beaucoup parmi elles, moi la première, se souvenaient à peine d'avoir fait quelques extraits dans leurs études premières. Mais quand les proscriptions de Brutus et de Sylla, n'eurent que trop d'imitateurs, nous apprîmes ce siècle par un triste parallèle. Les années 1792, 93, 94 surtout, par les malheurs qu'elles traînaient à leur suite, portaient notre esprit vers l'histoire romaine. M. Millin dirigeait mes lectures, mais j'avoue que je préférais l'histoire grecque. Ce siècle de Périclès m'enchantait. Anacharsis, l'ouvrage du docteur Paw, les comédies de Plaute, de Ménandre, étaient mes lectures favorites.

Lorsque M. Denon revint d'Egypte, je lus chez M. Millin, son ouvrage, avant qu'il parût dans le monde. Je fis alors une connaissance plus intime avec Isis et Osiris, et il me reprit aussi une grande passion pour la botanique que j'avais un peu négligée; d'ailleurs c'était la mode. Toutes les femmes élégantes herborisaient, allaient au Jardin des Plantes au cours de M. Millin et à celui de Van-Spandonck pour dessiner les fleurs. Ceci me ramène à une circonstance singulière. M. Millin, comme je l'ai dit, me guidait dans mes études, mais les choses trop sérieuses ne pouvaient long-temps m'occuper, Le hasard me fit rencontrer une dame qui herborisait ainsi que moi; elle avait habité long-temps les Indes où son mari était attaché à une ambassade. Elle y avait appris des choses fort amusantes, relatives aux fleurs et aux plantes; elle m'en communiqua plusieurs. Je formai un herbier symbolique que j'intitulai: Rêveries d'une Femme.

Je faisais chaque jour de nouvelles découvertes. C'était une manière d'écrire en chiffres d'une espèce bizarre. Quand j'eus bien classé toutes mes richesses, je fus, toute fière de mon savoir, m'en vanter à M. Millin qui se moqua de moi, comme on peut le penser.