Ce fut, hélas! par une scabieuse, symbole de veuvage, et un souci, que l'on m'apprit la mort de M. M. de C. Je la cachai le plus long-temps que je pus à cette pauvre jeune mère, qui était dans son lit en ce moment, et fort heureusement incapable d'en sortir. Elle ne le sut que lorsque le char funèbre emporta un si grand nombre de victimes, qu'il n'était plus possible de rien ignorer ni de tromper personne.
On n'a vraiment pas rendu assez de justice aux femmes de cette époque. J'en ai connu, vivant mal avec leurs maris, s'étant même séparées d'eux pour différence d'opinion. Et bien! lorsque ces mêmes maris se trouvèrent compromis, ou coururent des dangers, on les vit s'employer pour eux avec un zèle admirable, rester aux portes de ceux dont elles espéraient la plus faible grâce, Par tous les temps, par toutes les saisons, cette malheureuse madame Dubuisson[38], si petite maîtresse, si élégante, courait dans la boue, par la pluie; par la neige, supportait toutes les intempéries des saisons, toutes les humiliations, pour porter quelque adoucissement au sort de son mari. Cela n'aurait eu rien d'étonnant s'ils eussent bien vécu ensemble, mais depuis long-temps ils étaient séparés; elle habitait Bruxelles, et n'avait aucune relation avec lui. Elle accourut, lorsqu'elle le sut en péril; elle ne put le sauver, et mourut de douleur quelques temps après lui. L'amitié se réveille, les torts s'oublient dans de pareils moments.
X
Le comte de Tilly.—Rivarol.—Vers d'une dame à Rivarol.—Champcenetz.—Tours que jouait Champcenetz à ses créanciers.—Ses bons mots en allant à l'échafaud.—Le chevalier de Saint-Georges.—Son talent musical.—Les amours et la mort du pauvre oiseau.—Son ami Lamothe.
Les personnes que je rencontrais le plus fréquemment dans la société de madame de Chambonas étaient généralement remarquables par leur amabilité et leur esprit. Plusieurs d'entre elles ont même joué dans le monde un rôle assez important. Mais toutes n'avaient pas, comme M. Millin, les qualités solides qui inspirant la sympathie et l'attachèrent. Le comte de Tilly, auteur de la romance qui a eu une si grande vogue:
Tu le veux, je pars pour l'armée.
Le comte de Tilly avait, comme Champcenetz, un esprit mordant qui lui faisait de nombreux ennemis. Lorsqu'il prenait quelqu'un à tic, il était d'une amertume extrême et disait des choses blessantes, s'embarrassant peu si ses pointes acérées ne pénétraient pas trop avant. Il fallait se garder de le provoquer, car il était toujours sur la défensive et espadronnait à droite, à gauche. C'était un bel homme, de tournure élégante, d'une figure distinguée; aussi les femmes l'avaient gâté, et malgré beaucoup d'esprit et de tact, il ne pouvait éviter un air de fatuité et de distraction qui visait à l'impertinence. Il a paru long-temps jeune; à cinquante ans, on lui en aurait à peine donné trente. Avec tous les moyens de plaire, il déplaisait[39].
Rivarol avait aussi quelque suffisance, mais il était plus aimable; il prodiguait de ces mots heureux qui se retiennent et se répètent.
Une femme aimable devant laquelle il avait dit qu'il n'aimait pas les femmes d'esprit; qu'il préférait une niaise, avec quinze ans et de la fraîcheur, lui avait écrit ces vers sur son album:
Cette morale peu sévère
Séduira plus d'un jeune coeur.
Il est commode et doux de n'employer pour plaire
Que ses quinze ans et sa fraîcheur.
Mais un amant que l'esprit indispose
Peut-il être constant! oh! non!
Celui qui, pour aimer, ne cherche qu'une rose,
N'est sûrement qu'un papillon!