Rivarol était l'un des rédacteurs des Actes des Apôtres avec Champcenetz, Mirabeau-Tonneau, etc. Celui-ci devait ce surnom à sa prodigieuse grosseur et à son incontinence; si l'on doit croire le bon public, car je n'en ai rien entendu dire dans ces réunions particulières. Au reste, c'était aussi, dit-on, un homme d'un très grand mérite. Tous les gens de lettres qui travaillèrent depuis à ce journal en vogue, se rencontraient alors chez la marquise de Chambonas.

M. Champcenetz avait un esprit de critique d'autant plus désespérant qu'il frappait souvent juste; il ne ménageait personne: aussi était-il fort peu aimé des artistes. Ses mots passaient de bouche en bouche, de salon en salon, et gagnaient toutes les classes. Comme ils étaient méchants, ils ne s'oubliaient jamais; ils étaient souvent de mauvais goût, comme celui-ci, par exemple:

Une demoiselle Dufay débutait à l'Opéra-Comique (alors Favart); elle avait choisi le rôle de Lucette, dans l'opéra de la Fausse Magie, pour le morceau de chant qui commence le second acte:

Comme un éclair, la flatteuse espérance…

Ce qui a fait donner à cet air, le nom de l'Éclair. M. de Champcenetz était à la porte du balcon, appuyé contre une colonne; il écoutait en bâillant, lorsque M. de Narbonne qui s'intéressait à ce début, arrive tout essoufflé et dit à M. de Champcenetz:

—Mademoiselle Dufay a-t-elle chanté, comme un éclair?

—Non, mon cher, comme un cochon.

Cela fut entendu de ses voisins qui ne manquèrent d'en rire et de le répéter.

Il avait beaucoup de créanciers, et il leur jouait des tours de page. Les voyant arriver de sa fenêtre, il faisait chauffer la clef de sa porte, de manière à leur brûler outrageusement la main; il les entendait dégringoler les escaliers, en grommelant et le menaçant des huissiers, ce qui ne l'inquiétait guère.

Un jour, apercevant un de ses plus tenaces créanciers, il prend son manteau, car il commençait à pleuvoir, et s'empresse de le joindre dans la cour. Bientôt la pluie tomba à verse, et le créancier furieux fut obligé de lâcher prise. Alors M. de Champcenetz se mit à chanter le morceau de Didon: