Plus tard vinrent madame Strinasaci, et Tachinardi et cette charmante madame Barilli qui fut l'idole du public, non-seulement pour son talent, mais pour ses vertus privées, pour sa bonté et sa bienfaisance. Elle fut enlevée trop tôt à l'admiration du public. Elle eut pour cortége à son convoi, tous les malheureux qu'elle soulageait journellement, et qui la pleurèrent comme une mère; ce n'étaient point des pleurs payés, car ces pauvres gens étaient venus d'eux-mêmes. Ce fut une consternation dans le quartier de l'Odéon.
Nous eûmes, depuis madame Grassini, qui représentait si bien une reine par la noblesse de son port. Pour juger de sa beauté, il faut voir son portrait, fait par madame Lebrun-Vigée. Madame Catalani vint après; madame Catalani, que j'ai retrouvée dans les pays étrangère, toujours si bonne! si serviable! Elle y a joui d'une considération que l'on accorde rarement à ce degré. Elle était aimée pour elle-même, autant que pour son talent, et cet admirable gosier dont le larynx, selon l'opinion de plusieurs docteurs, était de la même nature que celui du rossignol.
Le désir de parler des chanteurs italiens m'a écartée de mon début au théâtre des élèves de l'Opéra et j'y reviens. La liberté de jouer tous les ouvrages me donna la facilité de choisir. J'avais assez de sûreté comme élève de Piccini pour ne pas craindre d'aborder des rôles importants. Je demandai donc celui de la Serva Patrona qui n'avait encore été joué en français que par madame Davrigny, la Damoreau de l'époque, et celui de Colette du Devin de village qui m'avait été montré par madame Saint-Huberty. Il paraissait si étrange, si audacieux alors que l'on osât jouer des ouvrages des grands théâtres, que la plus brillante société vint en foule pour se moquer de nous.
Dubuisson[42], auteur de Tamas Kou-li-Kan, traduisait tous les ouvrages italiens. C'était un homme fort brusque et fort peu poli, un véritable bourru bienfaisant. Lorsqu'il vit l'annonce de mes débuts dans la Serva patrona, il arriva chez notre impresario, chez qui je dînais, et son premier mot fut:
—Êtes-vous fou? est-il bien vrai que vous allez faire jouer ces deux ouvrages? et quelle est l'extravagante qui a la folle présomption de se mesurer avec madame Davrigny?
—Mais c'est celle qu'on a destinée à chanter les rôles de madame
Balletti.
—C'est bien différent; on viendra pour connaître le sujet des ouvrages, on ne fera pas de comparaison.
—Eh bien! monsieur, c'est moi qui ai l'audace de jouer la
Servante-Maîtresse.
—Tant pis pour vous, car vous serez sifflée.
—Peut-être: lorsqu'on débute à l'Opéra-Comique, ne joue-t-on pas les rôles des sujets qui ont le plus de faveur?