—Ce n'est pas de même.

Enfin il serait trop long de répéter toutes les choses aimables et encourageantes qu'il m'adressa à ce sujet. On le plaça à table à côté de moi, et, avec une coquetterie de femme, je fis ce que je pus pour le ramener de ses préventions. Je lui dis les raisons qui m'avaient déterminée, et je le priai de ne pas trop me décourager.

—Moi, me dit-il d'un ton plus radouci, je ne suis rien là-dedans, mais le public… Vous seriez à la hauteur de l'autre (ce que je ne crois pas), qu'on n'en conviendrait point.

—Enfin que faire? la représentation est annoncée. Eh bien, si je tombe, je suis assez jeune pour me relever plus tard.

Le jour approchait. Je suppliai l'administration de ne laisser entrer aucune personne étrangère à la répétition. Craignant les critiques anticipées, je ne répétai le grand morceau de la Serva que pour les ritournelles et les rentrées; je ne chantai pas. Je dois dire cependant que plus le moment approchait, plus je sentais mon courage se ranimer. Si j'eusse cédé au sentiment de la peur, j'étais perdue. Comme j'étais musicienne assez adroite, je savais ce que je pouvais risquer. La salle était comble, et les premiers balcons étaient occupés par un certain duc de Grammont et sa société. Il donnait le ton, et les artistes les plus célèbres allaient faire de la musique chez lui. Il avait dans son château, à la campagne, près Paris, un petit théâtre sur lequel on essayait souvent les opéras nouveaux, comme on lit un manuscrit en société avant de représenter la pièce. Le balcon qui faisait face au sien était rempli d'habitués; ils parlaient si haut, que l'on entendait tout ce qu'ils disaient. Je ne descendis qu'au moment d'entrer en scène; et comme j'avais une jolie toilette, une assez jolie tournure, dit-on, il se fit un mouvement dans la salle qui n'était pas trop à mon désavantage (les femmes ne s'y trompent guère). Toutes les lorgnettes étaient braquées, toutes les oreilles tendues, mais je ne cherchai en entrant qu'un seul individu: c'était mon bourru de Dubuisson. Il était en face de moi à l'orchestre, le front appuyé sur sa canne. L'entrée de Zerbine commençant par un morceau d'action, une querelle entre le valet et la soubrette, il n'y avait donc encore rien à juger; mais le premier air, que peu important, est cependant du chant. On applaudit (un peu), seulement un encouragement. Dubuisson ne bougeait pas, il attendait le cantabile. Je le chantai sans fioriture, avec expression. Je fus très applaudie, et je vis mon bourru me faire: «Hum! pas mal.» Cela me donna du courage pour l'air de Bravoura, qui commence le second acte. Les ritournelles des anciens opéras sont interminables. Cela peut avoir son bon côté, en ce qu'elles donnent le temps de se rassurer.

Je vis que les physionomies n'étaient plus aussi hostiles dans les loges, et que le parterre était bien disposé: cette fois, je risquai tout. «Allons, me dis-je, il faut faire le saut périlleux, il en arrivera ce qu'il pourra.» J'obtins un succès complet. Moins on avait attendu de moi, plus on trouva bien ce que je fis. J'entendais bourdonner à mon oreille: une jolie voix, de la légèreté, de la méthode, c'est au mieux. Après l'acte, mon antagoniste, le duc de Grammont vint sur le théâtre, m'accabla d'éloges, et me prédit que je serais une chanteuse distinguée. Il m'engagea à lui faire l'honneur de venir à ses soirées de musique, et dès ce moment il me prôna autant qu'il m'avait dépréciée auparavant.

Dans toute cette atmosphère d'éloges, je ne voyais pas celui que je cherchais; je le découvris enfin dans un coin, causant avec le directeur. Je ne lui demandai rien, mais il me tendit la main, en me disant: «C'est bien!» et j'avoue que cet éloge me flatta plus que les compliments qu'on venait de me prodiguer. Il n'est pas besoin de dire que dès-lors tout ce que je chantai fut applaudi. Je reçus une invitation du duc de Grammont, pour sa première soirée. Il avait appris que j'avais débuté à quinze ans au concert spirituel, que j'étais proche parente de madame Saint-Huberty, élève de Piccini; en fallait-il davantage?

Il eût été à souhaiter pour mon repos qu'il eût su tout cela plutôt. Une fluxion de poitrine fit craindre que je ne perdisse ma voix. Les médecins furent d'avis que je ne devais pas chanter, au moins d'une année. Ce fut cette circonstance qui me fit engager au nouveau théâtre de la rue de Richelieu, dirigé comme je l'ai déjà dit, par MM. Gaillard et Dorfeuil. Mademoiselle Fiat avait quitté ce théâtre après la mort de Bordier. Ce fut une perte. La femme de M. Monvel qui avait débuté n'avait pas réussi. Mademoiselle Saint-Per était malade; ce fut donc moi à qui l'on fit jouer la soubrette, dans la reprise de Guerre ouverte. Ce n'était pas une petite tâche que de remplir ce rôle, établi par mademoiselle Fiat avec un rare talent. Aussi, ce fut encore au chant que je demandai un soutien. L'auteur me permit de placer une romance à la scène de la fenêtre. Cette romance assura mon succès. Ces applications

«Il y a dans la rue un amateur qui t'applaudit. Puisqu'on a du plaisir à t'entendre, il faut en chanter un second.»

furent saisies avec empressement. Dès ce jour, je fus la prima dona du théâtre, et M. Ducis me fit chanter dans Othello la romance du Saule, dans la coulisse, pour mademoiselle Desgarcins. Aussi dans le prologue de la réunion des deux théâtres, Dugazon ne manqua pas de me dire: