À cette époque, je goûtai quelque repos, mais mon existence était perdue par le pillage, l'incendie et les malheurs de toute espèce que j'avais éprouvés.

Je quitte encore cette France, que j'aimais, parce qu'on n'y trouve guères de ressources, lorsqu'on s'en est éloigné long-temps; c'est presque une génération nouvelle qui ne vous connaît plus. Je vais en Angleterre; mais toujours destinée à assister à des événements remarquables, j'y arrive au moment de la mort de cette belle princesse Charlotte, du procès de la reine d'Angleterre (dont beaucoup de détails particuliers ne sont pas connus dans l'étranger) et du sacre du roi Georges IV.

Ce sont tous ces événements, que je retraçais à mesure que j'en étais témoin, qui font l'objet de ces Souvenirs. J'étais au moment de les publier, lorsque l'événement le plus affreux de ma vie vint encore m'accabler. Je perdis, en 1832, cette jeune Nadèje, cette orpheline que j'aimais d'un amour de mère!… Je la perdis d'une manière aussi prompte que cruelle!… Incapable de m'occuper d'autre chose que de ma douleur, je renonçai alors à cette publication.

LOUISE FUSIL.

I

Mon grand'père Fleury.—Ses débuts au Théâtre-Français.—Les comédiens et les grandes dames.—Aventures tragiques.—Mon père à Rouen.—La famille de Miromesnil.—Enlèvement.—Fuite en Allemagne.—Retour.—Arrivée à Metz.—Mon oncle.—Le prince Max depuis roi de Bavière.—Mademoiselle Fanny Darros.

Mon grand père, Liard Fleury[1], parut sur la scène du Théâtre-Français en 1749. Baron avait pris sa retraite depuis peu d'années. Grandval, mesdemoiselles Lecouvreur, Clairon, Duclos et d'autres acteurs célèbres faisaient alors partie de la Comédie-Française. Ce n'était pas peu de chose dans ce temps que d'aborder cette scène avec succès. Mon grand-père débuta dans Rodrigue du _Cid _et dans Le Menteur. Il réussit complètement, puisqu'il fut reçu la même année, et il aurait probablement fourni une longue carrière au Théâtre-Français, si une aventure galante avec une dame de la cour n'y fût venue mettre obstacle.

Il était d'une figure et d'une taille qui l'avaient fait surnommer le beau Fleury. Les dames du haut rang avaient alors un goût décidé pour les beaux acteurs. Un de ses camarades était en grande intimité avec une de ces dames dont l'amie avait remarqué M. Fleury. Un rendez-vous fut donné dans une petite maison à la campagne. Ces mystérieuses entrevues ne tardèrent pas à devenir plus fréquentes. Mais tandis que ces messieurs se livraient avec sécurité à ce doux commerce, et se laissaient adorer, ils furent trahis par les femmes de chambre qui vendirent le secret aux maris. Nos deux galants furent surpris. Mon grand-père ne dut qu'à la promptitude de ses jambes d'échapper au sort de son ami, dont les amours eurent la même fin que celles de l'amant d'Héloïse. On le trouva baigné dans son sang, au pied d'un arbre, sur le chemin.

M. Fleury était fort aimé de ses camarades. Il alla leur conter son aventure, et tous lui conseillèrent de s'expatrier jusqu'à ce que cette affaire fût oubliée, car cela touchait à des gens puissants qui se seraient débarrassés de lui tôt ou tard. On lui procura les moyens de partir pour l'Allemagne et on lui accorda une pension de mille francs qu'il a conservée jusqu'à sa mort, arrivée en 1793.

Ce fut chez la margrave de Bareuth, soeur du grand Frédéric, qu'il se réfugia. (Il y avait alors des théâtres français dans toutes les cours d'Allemagne). Cette princesse le maria quelques années après avec mademoiselle Clavel, tante de la célèbre madame Saint-Huberty[2].