À la mort de la margrave de Bareuth, mon aïeul et sa femme revinrent en France. Ils avaient acquis une fortune honorable et une pension de cette cour. Ils se fixèrent à Metz, après avoir passé quelques années à Paris.
Mon père était le seul de leurs enfants qui eût suivi la même carrière que leurs parents. L'amour devait être aussi funeste aux hommes de ma famille qu'aux Atrides. Le fils aurait dû se tenir en garde contre les dames d'un grand nom. Ce fut à Rouen que mon père eut l'occasion de faire quelques vers pour une fête qui se donnait dans la maison d'un président au parlement, proche parent du grand chancelier de France, M. de Miromesnil. Son talent de poète et son excellente éducation lui valurent le meilleur accueil. Il plut à l'une des demoiselles de la maison. Trop jeunes l'un et l'autre pour calculer les suites d'une liaison qui devait les rendre bien malheureux, ils s'enfuirent lorsqu'il ne leur fut plus possible de la cacher.
Ce fut aussi en Allemagne, à Stutgard, qu'ils se réfugièrent. Une lettre de cachet avait été lancée contre ma mère et une prise de corps décrétée contre mon père. Ils ne pouvaient donc plus songer à rentrer en France. Une séduction, un enlèvement, n'étaient pas alors une affaire que l'on traitât légèrement. Aussi mon père et ma mère étaient-ils dans des craintes continuelles que leur enfant ne devint un jour la victime de leur imprudence[3].
Ils me confièrent à une dame de leurs amies qui me fit passer pour sa fille et qui me remit ensuite saine et sauve entre les mains de mes grands parents à Metz. Ils m'accueillirent avec bonté, quoiqu'ils fussent brouillés avec mon père pour tous les chagrins que leur avait causés cette malheureuse affaire. Je reçus chez eux une éducation qui pouvait passer pour brillante, à cette époque surtout où l'on négligeait beaucoup celle des femmes. Ma grand'mère, Saxonne d'origine, était une personne de beaucoup d'esprit, dont les moeurs étaient pures et la piété aussi douce que sincère. La margrave faisait le plus grand cas d'elle.
J'avais une belle voix, un goût décidé pour la musique, et une organisation qui me faisait deviner ce que je ne pouvais guère apprendre à Metz. Tous les princes d'Allemagne avaient alors une musique à leur service. On voulut m'attacher à celle du prince régnant des Deux-Ponts. J'avais un oncle à cette cour, gouverneur du prince héréditaire et du prince Max[4], mais quoique née en Allemagne, je n'ai jamais pu apprendre un mot d'allemand; ce n'était pas très commode pour vivre et causer avec eux.
Mon oncle était conseiller intime. C'est un titre qui se donne en Allemagne aux personnes qui sont attachées aux princes et jouissent d'une certaine considération. Ce titre lui procura un mariage plus brillant qu'avantageux. Il épousa mademoiselle Marbot de Terlonge, demoiselle noble, mais sans fortune.
J'avais à Metz une jeune compagne d'enfance. Le comte Darros, son père, ayant perdu une femme qu'il adorait, abandonna son hôtel qui lui rappelait de trop douloureux souvenirs et vint se loger dans celui que venait d'acquérir mon grand-père. Il s'était consacré à l'éducation de sa fille, et l'élevait à la manière de Jean-Jacques. Il fut charmé de rencontrer dans la même maison un enfant à peu près de l'âge du sien, qui pût partager ses jeux et ses leçons. C'était un moyen d'exciter son émulation; il m'aimait comme une seconde fille.
Lorsque dix ans plus tard nous nous séparâmes, j'allai en Languedoc rejoindre mon père. Toulouse nous paraissait un point si éloigné dans le globe, que la jeune Fanny me fit promettre de lui rendre un compte exact des grands événements qui ne pouvaient manquer de m'arriver, car la vie paisible que j'avais menée jusque-là ne pouvait certainement se rencontrer qu'à Metz. Nous le pensions ainsi, il semblait que c'était un pressentiment de la vie agitée à laquelle j'étais destinée.
II
Madame Lemoine-Dubarry.—Le comte Guillaume Dubarry.—Julie Talma.—Son amitié pour moi.—La société de Julie Talma.—Les biographies de Talma.—Henri VIII et Charles IX.—La fortune de Julie Talma et l'usage qu'elle en faisait.—Commencements de Talma.—Révolution dans le costume tragique.—La garde-robe de ce grand acteur.