—Non, pas tout à fait, mais les générations se succèdent rapidement au théâtre, car elles ne peuvent passer une époque voulue sans risquer de décroître; plus d'un grand artiste nous en a donné la preuve.
Il est pourtant des talents tellement heureux qu'ils achèvent leur carrière sans s'affaiblir. Ce privilège appartient principalement à ceux qui ont reçu de la nature des dons précieux que l'étude n'a pas détruits; car une trop grande recherche peut nuire au naturel; il est si facile de dépasser le but! L'esprit ne s'apprend pas, a dit un auteur; la sensibilité, la chaleur, la simplicité de la diction, le goût enfin ne s'apprennent pas non plus. Un maître habile empêche de s'égarer; il fait valoir les qualités, détruit les défauts: c'est déjà un assez grand bien; mais il ne peut donner ce qu'on n'a pas. Le talent vrai, est comme l'éloquence, il persuade, il émeut, il entraîne. Ne voyons-nous pas de nos jours une jeune fille dont le génie a deviné tout cela? Pour son bonheur elle n'a pas vu ses devancières, et son guide[51] a su développer en elle les qualités dont la nature l'a si abondamment pourvue. Elle a compris qu'une princesse n'exprime pas ses sentiments par des cris de rage et des hoquets fatigants pour le spectateur; qu'il n'y a que les passions fortes, comme la jalousie, l'ambition déçue, qui puissent entraîner quelquefois hors des bornes, des femmes d'un rang illustre. Si l'on examine avec attention les caractères tracés par nos grands maîtres, on verra que ces élans de l'âme sont presque toujours réprimés par la fierté, par la crainte, par la dissimulation de la politique. L'amour maternel est le seul qui ne connaisse point de bornes.
Aussi barbare époux qu'impitoyable père,
Venez, si vous l'osez, l'arracher à sa mère.
C'est ainsi que doit parler Clytemnestre; mais ce n'est qu'après une scène d'ironie, si parfaitement rendue par mademoiselle Rachel, qu'Hermione cède aux transports d'un amour méprisé. C'est avec modération qu'Agrippine reproche à Néron son ingratitude, et Cléopâtre nous dit d'une manière concentrée dans Rodogune:
Serments fallacieux, salutaire contrainte,
Que m'imposa la force et que dicta la crainte.
C'est par cette simplicité noble que Monvel était admirable, et ce sont ses conseils et son exemple qui ont amené Talma à suivre ses traces; il en convenait souvent lui-même.
Dans la nomenclature des acteurs que j'ai vus se succéder, Monvel devait être le premier qui s'offrit à moi; il a laissé une réputation assez brillante pour croire qu'il n'y ait plus rien à en dire; mais tous les détails intérieurs de la vie d'un grand artiste sont toujours intéressants à connaître lorsqu'ils tiennent surtout à son art. Je me fais gloire d'avoir retenu ses préceptes, car il a quelquefois abaissé avec moi la dignité de son genre pour me guider dans les jolis opéras dont il était l'auteur. Il démontrait et ne montrait pas; la multiplicité des gestes, me disait-il, nuit au jeu de la physionomie. Le regard a bien plus d'expression, lorsqu'il n'est pas accompagné d'un geste inutile qui en détruit l'effet. Et il me citait mademoiselle Sainval dans la scène d'Emilie avec Cinna, lorsqu'on lui nomme ceux des leurs qui sont mandés par Auguste; elle écoutait, sa main gauche appuyée sur son coude, dans l'attitude de l'attention, et répondait lentement sans les regarder, et comme à elle-même:
Mandez… les chefs de l'entreprise…
Tous deux en même temps,
Elle tournait vivement la tête vers Cinna;
Vous êtes découverts!…