M. Allard voulut commencer par ces lieux communs employés en pareille circonstance.
—Pas un mot de plus, oui ou non?
—Eh bien, puisque vous ne voulez accueillir aucune raison, oui; mais…
—Assez, assez, lui dit-elle.
Puis reprenant une espèce de calme:
—Je veux avoir mes lettres, il me les faut sur-le-champ!
Le jeune homme passe dans sa chambre à coucher pour les prendre dans son secrétaire. Pendant ce temps, elle dépose un papier sur une table placée à côté d'elle, tire de son sein un couteau et se frappe à plusieurs reprises. Si la scène était tragique, le poignard l'était malheureusement aussi, car c'était un véritable poignard. M. Allard, entendant du bruit, accourt et trouve mademoiselle Desgarcins étendue sur le parquet et baignée dans son sang; on peut juger de son effroi. Il appelle du secours à grands cris. L'on monte en tumulte. Quelques marchandes étalagistes qui se tenaient sur la place Dauphine s'imaginent que c'est le beau jeune homme qui a tué la dame blonde; elles allaient lui faire un mauvais parti, si l'officier de police et le médecin, qu'on avait envoyé chercher, ne fussent arrivés à temps. Pendant que ce dernier donnait ses soins à la blessée, l'officier de police avait ouvert le papier déposé sur la table; elle y déclarait que c'était de sa propre et libre volonté qu'elle avait voulu en finir avec la vie. Ceci calma un peu les amantes du quartier, d'autant plus que le médecin assura que les blessures n'étaient pas mortelles. L'on ébruita le moins possible cette affaire, et l'on ne nomma point la dame, qui resta chez M. Allard, attendu qu'il était impossible de la transporter sans danger. Il lui donna tous ses soins pendant le cours de la maladie et de la convalescence, qui fut longue, et qu'elle prolongea peut-être pour en jouir plus long-temps; mais, inutile espoir! cette catastrophe, bien loin d'avoir ramené l'amant de la délaissée, l'en avait éloigné plus que jamais. Le danger une fois passé, il l'avait prise dans une aversion qui ne se conçoit pas; il fut peu touché, peu reconnaissant de cette preuve d'amour.
Mademoiselle Desgarcins fut long-temps avant de reparaître sur la scène, et quoiqu'on ait voulu attribuer son absence à une maladie ordinaire, cela transpira dans le public. Elle reparut dans le rôle de Saléma et fut accueillie froidement; elle eut la maladresse de vouloir adresser au public ces vers de son rôle:
Ainsi donc mes funestes amours
Ont de la renommée occupé tes discours.
Il y eut une espèce de murmure. L'on n'aime pas les scènes tragiques hors du théâtre. Si l'on eut fait des feuilletons à cette époque, cette anecdote eût été répétée de bien des manières, et du moins l'on eût évité les erreurs qu'on a commises lorsqu'on a fait un vaudeville sur mademoiselle Desgarcins. Ce n'était point une jolie femme, et elle n'était pas élève de Florence, mais de Larive. C'est au théâtre de la République qu'elle a joué Hédelmone dans Othello, et non au Théâtre-Français.