«L'amour n'a pas dans son carquois une flèche qui pénètre le coeur aussi avant qu'un charmant organe.»

C'était une des qualités que possédait le plus éminemment mademoiselle Desgarcins; sa voix était une douce mélodie; elle avait une expression de mélancolie dans le regard, un mol abandon dans sa démarche, quelque chose de suave qui l'embellissait en parlant. C'était surtout dans le rôle d'Hédelmone et dans celui de Saléma d'Abufar, qu'elle était entraînante. Talma, qui avait alors toute la verdeur de la jeunesse, toute la fougue des passions, faisait un contraste parfait avec elle; aussi, dans leur scène de jalousie, ces deux mots si simples: «Hédelmone,—Othello,» produisaient-ils toujours un grand effet, et dans son récit, lorsqu'elle lui dit que son père l'a menacée de se tuer à ses yeux si elle ne signait ce billet,

… J'ai signé.

—Sans lire?

—Oui! sans lire.

ce peu de mots avait un accent si vrai, si persuasif, qu'on se sentait indigné que le jaloux Othello ne fût pas convaincu.

Mademoiselle Desgarcins a fait naître des passions très vives, et j'en suis peu surprise; elle devait faire passer dans l'âme ce qu'elle exprimait si vivement. Notre grand acteur s'était lui-même inspiré de son amour pour la touchante Hédelmone; plus tard, à son tour, elle éprouva une de ces passions qui peuvent porter aux dernières extrémités celles qui en sont malheureusement atteintes, mais qui fatiguent bientôt celui qui en est l'objet. C'était pour un jeune jurisconsulte d'une figure et d'une tournure agréables, homme d'esprit, de goût, et enthousiaste du talent de cette charmante actrice.

Leur liaison dura long-temps, mais enfin M. Allard se lassa tellement de l'exigence de sa maîtresse, de cet esclavage de tous les instants qui l'arrachait à ses études, à sa société habituelle, qu'il songea sérieusement à s'en affranchir. Il employa tous les moyens capables d'amener une rupture sans trop d'éclat, mais ce fut inutilement. Il feignit une absence dont elle devina promptement le motif; elle écrivit lettres sur lettres. Il prit le parti de ne plus répondre à ses continuelles doléances, à ses reproches sans fin. L'on est cruel lorsqu'on n'aime plus. Quelques semaines se passèrent sans qu'il entendit parler de sa jalouse amante; il espérait que la fierté était enfin venue en aide à l'amour outragé; dans d'autres moments cependant il craignait qu'elle n'eût succombé à l'excès de sa douleur, car il ne la voyait plus annoncée dans les rôles qu'elle jouait le plus habituellement. Il n'osait prendre des informations trop directes, car il appréhendait de témoigner un intérêt qui aurait pu amener une réconciliation.

Tandis qu'il se perdait en conjectures, espérant pourtant que tout était enfin terminé, il entend un matin frapper violemment à la porte de la rue. Il demeurait sur la place Dauphine, à l'entresol; il met la tête à la fenêtre, et reconnaît sa belle dans un état d'exaspération qui le fait frémir de la scène qui ne peut manquer de s'ensuivre. Elle entre, et tombe éperdue sur un fauteuil placé près de la croisée. Il se fait un moment de silence que le pauvre amant se garde bien d'interrompre le premier; bientôt elle semble se recueillir et réfléchir profondément.

«Êtes-vous bien décidé, dit-elle enfin, à rompre tous liens entre nous?
Réfléchissez bien à ce que vous allez répondre!»