Aventure comique de Dugazon.—Les costumes de Talma.—Son début dans Henri VIII, en 1791.—Mademoiselle Desgarcins; son talent, ses amours.—Mesdemoiselles Sainval aîné et cadette; leur frère, officier; anecdote.

Lorsque Talma voulut décidément profiter du décret sur la liberté des théâtres, pour quitter celui du Faubourg-Saint-Germain, il y eut de grands débats. Dugazon et Nauderse provoquèrent, et un duel eut lieu entre eux.

On attaqua Talma sur l'engagement qu'il avait contracté avec la Comédie-Française; on voulut lui intenter un procès, et l'on commença par mettre arrêt sur ses costumes, qui, selon l'usage, étaient renfermés dans la loge où il s'habillait.

C'eût été une perte immense, mais on ne voyait trop par quel moyen on aurait pu engager les sociétaires du Théâtre-Français à renoncer à leurs prétentions. On craignait qu'ils n'employassent tous ceux avoués par la loi.

La discussion et l'arrêt mis sur la garde-robe de Talma se terminèrent de la manière la plus burlesque, grâce à la folle imagination de Dugazon.

Une assemblée avait été convoquée pour discuter les intérêts respectifs. Les avocats des deux parties, les huissiers, étaient sous le péristyle, où l'on disputait déjà par avance, attendant que l'assemblée fût ouverte. Pendant tout ce tumulte, Dugazon monte au théâtre; il y trouve les comparses qui attendaient le capitaine des gardes qui devait les exercer; mais le capitaine des gardes avait bien autre chose à faire: il était en bas à écouter ce qui allait se décider. Dugazon ne perd pas de temps; il prend huit figurants auxquels il montrera, dit-il, ce qu'ils ont à faire; il les emmène au magasin des costumes, qui est désert, les fait habiller en licteurs, leur fait prendre quatre de ces grandes corbeilles qui servent à transporter les habits, puis il monte à la loge de Talma, dont il s'était procuré les clés, dépose les cuirasses, les armes, les casques dans les corbeilles qu'il drape avec des manteaux et des toges, s'affuble lui-même du costume d'Achille, la visière basse, le bouclier et la lance au poing, fait prendre les corbeilles par ses gardes, descend et passe gravement à travers ce monde rassemblé, qui, tout ébahi et ne sachant ce que cela veut dire, le laisse gagner la porte.

Il était déjà sur la place, avant qu'ils fussent revenus de leur surprise, et informés du mot de cette énigme en action. On conçoit que la foule qui commençait à les suivre sur la place s'augmentait à mesure qu'ils avançaient. Enfui ils arrivent au théâtre du Palais-Royal, où Dugazon fait déposer les dépouilles opimes. Le duc d'Orléans, informé de ce bruit, qui ne ressemble en rien à une émeute, puisque tout le monde rit, veut voir Dugazon, qui lui conte ses exploita de la manière la plus comique. Le lendemain, Paris retentissait de cette folie. Le théâtre du faubourg Saint-Germain n'osa pas donner suite à une aussi burlesque comédie, dans la crainte du ridicule. Ce qu'il y a de charmant, c'est que Talma n'en savait rien lui-même.

Talma débuta quelque temps après dans le rôle de Henri VIII, avec un succès extraordinaire. Je n'insisterai pas là-dessus, parce qu'il est des admirations qui s'expriment mieux par le silence. Le costume, le physique, étaient du temps; tout avait ce cachet qui n'appartenait qu'à Talma. Madame Vestris jouait le rôle d'Anne de Boulen, madame Desgarcins celui de lady Seymour. La pièce obtint le plus grand succès, et fit prévoir un bel avenir de poète pour Marie-Joseph Chénier.

Talma joua peu de temps après le Maure de Venise, où mademoiselle Desgarcins remplissait le rôle d'Hédelmone, c'est moi qui chantais la romance du saule, dans la coulisse. L'auteur, M. Ducis, trouvait que ma voix était la seule qui pût s'harmonier avec l'organe de mademoiselle Desgarcins. C'est une singulière remarque à faire, qu'une personne qui possède un joli organe a souvent la voix fausse, et rarement le sentiment du chant, tandis qu'une chanteuse, douée d'une voix sensible, harmonieuse, n'a point d'onction dans l'organe en parlant. On me demandait cette romance chaque fois que j'arrivais chez Talma.

Mademoiselle Desgarcins n'était pas moins remarquable que Talma dans cette tragédie, et ce n'était pas sa beauté qui faisait une si grande impression sur les spectateurs, tant il est vrai qu'une actrice peut se dispenser d'être jolie, lorsqu'elle a du charme, de la sensibilité et une voix touchante. Lord Byron a dit: