Il sollicite la belle Clémentine assez long-temps pour que le quart-d'heure s'écoule; la rose tombe et elle disparaît. Fabio trouve qu'un beau cheval pour une rose est un excellent marché; Octavio lui laisse la montre enrichie de diamants, et Fabio s'écrie:
Ah! grand Dieu! qu'il est magnifique!
Il faut savoir, maintenant, comment cet opéra contribua au mariage de
Fabre d'Églantine.
Il était dans une ville du Languedoc, où il jouait les rôles de Molé et de Larive, assez médiocrement, dit-on; il rêvait déjà poésie et littérature, où il devait mieux réussir que dans la comédie. Il eût été heureux pour lui qu'il n'eût jamais l'ait que ce rêve-là. Mademoiselle Lesage[56] était attachée au même théâtre que Fabre; elle chantait les prime donne; elle avait une voix superbe, et elle était aimée autant qu'estimée, dans cette ville, ainsi que sa famille. Fabre en devint éperdument amoureux; il ne lui déplut pas, elle lui permit même de demander sa main; mais ses parents ne furent pas du même avis; on la lui refusa très positivement. Les obstacles irritent l'amour; ils s'aimaient, bientôt ils s'adorèrent; mais ils étaient surveillés avec une telle vigilance, qu'ils ne pouvaient se dire un mot, encore moins s'écrire.
Fabre, dont l'esprit avec beaucoup d'invention (il nous l'a bien prouvé dans son Intrigue Épistolaire), se creusait cependant en vain la tête pour trouver quelque moyen; il n'en vit pas de plus sur que d'enlever sa belle et d'aller se marier à Avignon: on serait bien alors forcé à ratifier le mariage; c'était la seule réparation qu'on pût exiger, et il était plus que disposé à s'y conformer; mais cela ne pouvait guère se faire sans le consentement de la demoiselle, et comment l'obtenir? comment s'entendre sans se parler? Fabre était extrêmement lié avec le chef d'orchestre, auquel il faisait des paroles pour sa musique, et qui l'aidait de ses conseils dans ses amours.—Ne pourrais-je pas, lui dit-il un jour, entreprendre de jouer l'opéra? j'aurais au moins l'occasion de lui parler pendant les ritournelles.—Mais, lui répondait l'autre, tu n'es pas musicien, et tu ne saurais pas tirer parti de ton peu de voix.—Tu me donnerais des leçons.—L'administration s'opposerait à tes projets; il n'y aurait que pour un bénéfice d'acteur que cela serait possible.—Eh bien! je prierai le premier chanteur de me laisser jouer le rôle du Magnifique dans sa représentation; il est mon ami, il appréciera mon motif et il consentira.—Es-tu fou? le rôle du Magnifique! et le quart-d'heure, qui en est recueil!—C'est justement sur le quart-d'heure que je compte pour expliquer à ma Clémentine mon projet; la rose, tombant d'un côté convenu, sera le signal de son consentement.—Fort bien, si tout cela pouvait se faire en parlant, mais en chantant!—Tu verras, tu verras, l'amour rend capable de tout.—Mais l'amour ne fait pas chanter ceux qui n'ont pas de voix!
Fabre court chercher la partition, et le voilà essayant son quart-d'heure. On baisse le ton, cela n'allait pas trop mal; d'ailleurs il se liait sur le dialogue, qui est assez important: un comédien médiocre dit mieux qu'un chanteur habile. Le jour arrivé, il redoubla de courage. Ses costumes étaient superbes. Comme il était fort aimé des jeunes gens, ils l'applaudirent. Quand vint le fameux quart-d'heure, il trouva moyen, pendant la première ritournelle, d'instruire la jeune personne de la moitié de son projet, et, pondant la seconde, de le lui dire tout à fait. On peut penser avec quelle expression il chanta:
Tombez, tombez, rose charmante.
C'était au point que le chef d'orchestre était sur les épines, et tremblait qu'il n'en perdit ton et mesure. Tout fut convenu entre eux; il enleva la demoiselle, et ils partirent sur-le-champ pour Avignon, espèce de Gretna green[57] où l'on était marié, grâce au nonce du pape. Ils écrivirent de là pour obtenir leur pardon. La famille ne pouvait plus refuser, et ils revinrent ratifier leur mariage. Cela fit un tel bruit dans la ville, qu'on voulut les revoir dans cet opéra, source de leur bonheur, et on leur jeta ces vers sur la scène:
Le Magnifique à l'amour le dispose,
De son bonheur il doit s'enorgueillir.
Heureux qui fait tomber la rose,
Plus heureux qui sait la cueillir.