«—Oh! vous n'avez rien, nous dit le douanier, messieurs les Anglais ne vont à Tournay que pour s'amuser, et madame est une connaissance: elle passe par ici souvent.
«Il descendit du marche-pied, et je commençai à respirer plus à l'aise… Nous fîmes aller le cheval bien doucement pour éviter le bruit de l'argent; mais, lorsque nous fûmes hors de portée d'être entendus, nous nous arrêtâmes. J'avais grand besoin de reprendre haleine, je n'en pouvais plus; cependant j'étais aussi contente et aussi fière qu'un général qui vient de remporter une victoire. Nous trouvâmes, à Tournay, monsieur et madame de Vergnette; cette dernière était partie dans un fiacre avec ses enfants. Elle avait passé par une autre porte de la ville pour éviter les soupçons. On peut penser combien on me remercia, combien on me félicita de mon admirable courage, de ma présence d'esprit. Je logeai dans l'appartement des enfants de madame de Vergnette. Je comptais rester jusqu'au surlendemain, mais une personne de confiance, qui appartenait à M. Gardner, vint l'avertir qu'il y avait un tapage effroyable à Lille; que les soldats du régiment de la colonel général juraient d'exterminer ceux qui avaient favorisé l'enlèvement de l'oriflamme; que l'on parlait d'une femme. Il y en avait journellement sur la route de Tournay. On tint conseil, et on décida que je devais partir sur-le-champ, pour empêcher de remarquer que je n'étais pas à Lille. On chargea le valet de chambre qui était venu donner l'éveil de me chercher une voiture, et par un de ces hasards singuliers, qui semblent survenir dans les circonstances difficiles, ce fut le fiacre qui avait conduit madame de Vergnette et ses enfants que l'on prit pour me ramener. J'appris aussi, dans la suite, que le cabriolet de voyage dans lequel j'étais partie avec ces messieurs était celui du colonel, et il était bien reconnaissable, car son cheval était borgne. Il était resté assez long-temps à ma porte. Tous ces indices auraient mis sur la voie, si l'on eût conçu le moindre soupçon. Heureusement cela n'arriva pas. Plusieurs personnes vinrent chez moi, le jour de mon arrivée, et surtout plusieurs officiers du régiment du colonel. Tout le monde me demanda si je l'avais vu et si j'avais entendu parler de quelque chose. Je répondis que non, avec cet air de vérité qui persuade. Je me gardai bien de laisser rien soupçonner, même aux personnes qui pouvaient y prendre le plus d'intérêt, une indiscrétion aurait pu me perdre. Je quittai Lille peu de temps après, car les choses devenaient de plus en plus sérieuses. Je n'y étais plus, grâce au ciel, lorsque cet excellent monsieur de Dillon fut massacré. Il aurait bien pu m'arriver malheur aussi, car je ne cessais de faire des imprudences[60].»
XIX
Le 10 août.—Michot, Fusil et Baptiste cadet dans cette journée.—Le petit Pierre.—Les deux poissardes.—Anecdotes.—M. Coupigny.—M. de Sercilly.
J'étais de retour à Paris à l'époque du 10 août; cette époque appartient à l'histoire, mais les épisodes qui s'y rattachent sont relatifs à ceux qui en ont été témoins; car il y avait un drame dans chaque situation. Ces mouvants tableaux qui ont effrayé ma jeunesse repassent devant moi comme des ombres et sont aussi présents à ma mémoire que s'ils étaient encore récents. Chaque circonstance de cette terrible scène portait un intérêt particulier. Qui de nous n'avait là des parents, des amis ou des connaissances intimes? Chacun voit les choses du point où il est placé. Mais n'anticipons point sur les détails de ces malheureuses journées! Je les prévoyais si peu le 9 août, que je n'avais jamais été, je crois, dans une aussi parfaite sécurité depuis mon retour de Lille. La capitale était tranquille, on s'occupait de plaisirs, de toilette; les bals du Wauxhall, du Ranelagh, étaient brillants; on portait des modes à la Coblentz; on parlait assez librement sur toutes choses; enfin on dansait sur un volcan sans en prévoir l'éruption.
Mon père était à Paris depuis quelques jours pour y terminer des affaires; il logeait rue Saint-Honoré, en face de moi: nous habitions, ainsi que plusieurs autres artistes, un logement dans l'enceinte du théâtre Richelieu. Il paraît que ce jour même du 9 août on s'attendait à quelque chose d'inquiétant, car la garde nationale était commandée pour occuper différents postes.
Michot et mon mari étaient de la même section; je les vis arriver en uniforme, ainsi que quelques autres de leurs camarades, mais je n'y fis pas grande attention, attendu qu'ils étaient souvent de service. Je travaillais à une écharpe, en attendant le souper (on soupait encore); plusieurs de ces messieurs causaient à voix basse dans la pièce voisine. Mon mari se mit à écrire à mon bureau et mon père se promena d'un air soucieux; Michot vint regarder mon ouvrage.
—C'est donc cela, me dit-il, qu'on appelle une écharpe à la Coblentz?
Comme il s'amusait souvent à me contrarier, je ne répondis rien.
—Comment, continua-t-il en se retournant vers mon mari, tu souffres que ta femme porte des écharpes à la Coblentz?