«—Oh! je sais que messieurs les Anglais ont une opinion prononcée sur la futilité des femmes de notre nation.
«—Je vais vous prouver le contraire, madame, puisque je vous crois capable d'une action généreuse.
«—Venons au fait.
«—Eh bien! si un drapeau est un dépôt sacré, comme je vous le disais tout à l'heure, jugez ce que doit être l'oriflamme de Charles-Martel, qui, de temps immémorial, a été confié au régiment dont M. de Vergnette est le colonel. Il part ce soir pour Tournay avec plusieurs de ses officiers, qui passeront par des portes différentes; mais, d'après la nouvelle loi, il est observé, on peut le soupçonner de vouloir émigrer. Il mourrait plutôt que d'abandonner cette oriflamme; mais, en l'emportant lui-même, s'il est arrêté, il se perdra sans le sauver. Il n'y a qu'une femme tout à fait désintéressée dans cette affaire qui puisse s'en charger sans exciter les soupçons. Je ne vous proposerai pas de mettre un prix à ce service, je sais que vous ne l'accepteriez pas.
«—Vous m'avez bien jugée, monsieur, et je vous en remercie; c'était le moyen de m'y décider. Je suis artiste, on me voit souvent aller et venir sur cette route. Comme j'ai eu peu de relations avec M. de Vergnette, je ne vois rien qui puisse donner des soupçons.
«—Sir Gardner viendra vous prendre à quatre heures dans un cabriolet, me dit-il; je vous suivrai à cheval, et si à la frontière vous éprouviez quelques difficultés de la part des douaniers, nous dirions que ce cabriolet nous appartient et que nous vous y avons offert une place. De cette manière, vous ne pouvez être compromise. S'il y avait le moindre danger à courir, nous ne vous le proposerions pas.
«Il y en avait cependant, mais je n'y réfléchis pas. Je fis toutes mes dispositions, et, à l'heure convenue, je vis arriver un de ces messieurs. Je mis l'oriflamme sous une redingote de voyage, large et croisée; il était peu embarrassant pour la grandeur, mais les franges dont il était entouré le rendaient fort lourd. La voiture était un de ces anciens cabriolets de voyage, qui avait sur le devant une malle en cuir; cette malle était remplie de sacs d'argent, circonstance que j'ignorais. Je ne m'en aperçus même qu'en chemin, lorsque le mouvement de la voiture en eut détaché les ficelles qui les retenaient. L'argent se répandit alors dans le coffre, et cela faisait un bruit qui s'entendait d'assez loin. On voulut les rattacher, mais c'était impossible. Il n'en fallait pas davantage pour nous faire arrêter à la frontière, puisque la loi défendait d'emporter de l'argent. Si j'eusse été fouillée, j'étais perdue.
«Enfin nous atteignîmes le poteau qui sert de limites. Un douanier vint nous demander si nous n'avions rien de contraire aux ordonnances. Il était monté sur le marche-pied, et sa main était posée sur la malheureuse malle. S'il m'eut regardée, ma pâleur m'aurait trahie. M. Gardner me dit en anglais qu'il allait lui donner un louis d'or; je lui arrêtai le bras.
«—Non, vingt-quatre sols, lui dis-je.
«La pièce d'or lui aurait donné des soupçons; j'en ai vu plus tard un bien triste exemple.