«Chère madame Lemoine,

«Tournay, comme vous le savez, est à une très courte distance de Lille. Je vais toutes les semaines y chanter au concert de souscription du jeudi, et je rencontre là tous les officiers émigrés; je suis la petite poste pour eux. À chaque départ, des personnes de leurs familles ou de leurs amis viennent me prier de me charger des lettres qu'ils n'osent plus confier à la grande poste.

«Lorsque je passe sur la place, ma voiture est aussitôt entourée de tous ces brillants uniformes; ces messieurs me nomment leur providence, et j'ai des succès nombreux; mais, comme il y a toujours compensation dans la vie, au bien comme au mal, l'on m'assure que cela pourrait bien me faire siffler, à Lille par quelques chevaliers discourtois. L'on n'est pas extrêmement d'accord des deux côtés de la frontière, et je vois ici des cocardes blanches que je suis tout étonnée de trouver tricolores à Lille quelques jours après. Enfin, arrive ce qui pourra: pourquoi ne pas rendre service quand on le peut? Vous savez d'ailleurs que la prudence n'est pas mon fort en toute occasion, et, lorsqu'il s'agit d'obliger, je ne la consulte jamais.

«En terminant cette dernière phrase, je ne m'attendais pas que ma prudence et mon obligeance fussent sitôt mises à l'épreuve pour une chose très grave, je vous prie de le croire. Si j'avais consulté mes amis, je suis persuadée qu'on m'en aurait détournée; mais je n'en ai pas eu le temps, à vrai dire, ni la volonté. Enfin voici ce qui m'est arrivé, sans un plus long préambule.

«Je me disposais à partir pour Tournay après mon dîner, lorsqu'un Anglais, milord Purfroid, se fit annoncer; je le connaissais de vue seulement. C'est un homme d'un certain âge, d'un abord aussi froid que son nom, d'une figure imposante, et qui passe pour avoir beaucoup d'esprit. Après s'être excusé de sa visite un peu brusque et inattendue:

«—Vous pouvez, me dit-il, madame, rendre un très grand service au colonel Vergnette et à sa famille.

«—Moi, monsieur, et par quel moyen?

«—Le voici: Vous ne vous doutez pas sans doute de quelle importance peut être un drapeau pour un officier qui en est dépositaire; mais, pour vous en donner une idée, je vous dirai que cela en a plus encore qu'un élégant chapeau pour une jolie femme.

«—Ah! monsieur, lui dis-je en riant, vous me prenez pour une personne très frivole, je vois cela.

«—Non; mais pour une personne très jeune.