Enfin, mon père m'ayant dit lui-même qu'il préférait rester près de moi, je passai dans sa chambre pour voir si rien n'y manquait. Ces messieurs partirent vers onze heures; mon mari alla embrasser sa fille dans son berceau, et revint sur ses pas pour m'embrasser aussi.

—Oh! mon Dieu, lui dis-je en riant, mais comme tu es tendre aujourd'hui; ton voyage ne sera probablement pas bien long cependant.

Rien ne pouvait me faire sortir de ma sécurité: hélas! si je me fusse doutée de ce qui devait arriver et de ce qui était peut-être déjà, quelle affreuse nuit j'aurais passée. On voulait me laisser des forces pour le lendemain. Ma fidèle Marianne, une bonne Languedocienne qui avait sevré ma fille, une de ces femmes qui nous aiment comme si elles étaient de la famille, notre pauvre Marianne, dis-je, se doutait, d'après tout ce qu'elle avait entendu dire, qu'il devait y avoir du bruit; elle appelait cela du bruit! mais elle me laissa dormir, car on lui avait bien recommandé de se taire.

De grand matin elle entre dans ma chambre et ouvre mes rideaux; elle était si pâle, la pauvre fille, qu'elle me fit peur.

—Que se passe-t-il donc? lui dis-je tout effrayée, en jetant une robe de chambre sur moi; où est mon père?

—Il est sorti depuis plus d'une heure.

Je courus à la porte et voulus descendre, mes genoux fléchissaient sous moi.

—Où voulez-vous aller, madame, vous ne trouverez pas M. Fleury, et l'on promène des têtes jusque sous les galeries du théâtre.

J'ouvris précipitamment mon secrétaire, me rappelant que mon mari avait écrit toute la soirée: que devins-je lorsque je vis que cet écrit était un testament et des renseignements sans fin, que je ne pus même lire, tant ma vue était troublée et ma tête en feu.

J'étais folle, ma pauvre petite criait dans son berceau; enfin, je m'échappai des mains de Marianne, et descendis les escaliers telle que j'étais. Des enfants, des femmes aussi effrayées que moi, encombraient les marches et ne pouvaient me donner aucun renseignement; seulement on me dit que les grilles étaient fermées et que l'on tirait sur la maison comme sur un château fort dont on voudrait faire le siége. Je fus jusqu'en bas et j'appris qu'il y avait un passage ouvert sur la rue Saint-Honoré; j'y courus. Heureusement, je vis mon père, qui, me trouvant dans cet état, me fit remonter et remonta avec moi; mais ce ne fut que pour un moment, car on appelait tous les hommes aux armes; l'on venait les chercher jusque dans les maisons, et quoique nous fussions au cinquième étage, il craignait d'y attirer ces furieux; il n'eut que le temps de me dire que la section de mon mari était aux Champs-Élysées. Je rapportai ma pauvre enfant, qui avait trouvé moyen de sortir de son berceau et pleurait au haut de l'escalier. Son grand-père avait pris un fusil, mais il m'avait promis de ne pas quitter la rue Saint-Honoré tant que cela lui serait possible, ou du moins les alentours de la Cour-des-Morts. C'était ainsi qu'on appelait le côté que nous habitions; il n'était, hélas! que trop bien nommé en ce moment, car c'était là qu'il y avait le plus de malheurs. Marianne avait eu la précaution d'aller chercher du pain et des provisions dès le matin, prévoyant bien que plus tard elle trouverait les boutiques fermées. C'est en sortant dans cette intention qu'elle avait rencontré des misérables portant au bout des piques la tête de Duvigier et celle de l'abbé de Bouillon, qu'elle connaissait très bien et qu'elle voyait souvent à la maison; ce furent les deux premières victimes de cette affreuse journée.