Le plus grand tumulte était près de nous, à cause du voisinage des Tuileries; ceux qui étaient parvenus à se sauver s'étaient réfugiés derrière les grilles, et l'on tirait des deux côtés. Malgré cela cependant, la petite Sophie, femme de Michot, trouva le moyen d'arriver jusque chez moi avec une de ses amies qui demeurait dans la même maison. Ces deux jeunes dames, toutes frêles, toutes mignonnes, étaient d'une intrépidité qu'on n'aurait pas supposée à les voir. Une d'elle s'intéressait vivement à un officier de service chez le roi, ce qui lui causait de grandes inquiétudes. Elles avaient été obligées de passer au milieu des boulets, de la fusillade, des dangers de toute espèce, dans l'espoir d'apprendre quelque chose. Une personne que Sophie me nomma lui avait dit que son mari et le mien avaient failli être massacrés par le peuple pour avoir voulu sauver des Suisses; mais qu'il était arrivé du renfort, et qu'ils étaient parvenus à enfermer ces malheureux Suisses dans l'écurie d'une maison du Faubourg-Saint-Honoré, où ils les gardaient avec ceux qui étaient venus à leur aide, ayant dit au peuple qu'ils en répondaient. La foule s'était enfin portée ailleurs; nous ne sûmes rien de plus sur eux de tout le jour.
Mon père montait de temps en temps; je le vis arriver vers trois heures avec un nommé Molin, avocat, de notre connaissance, homme de beaucoup d'esprit, qui travaillait aux Actes des Apôtres. Ce n'était pas une recommandation dans ce moment; il était avec M. Coupigny[61], que je connaissais peu alors; il arrivait d'Amérique. Nous accueillions avec empressement tous ceux qui se présentaient, car nous espérions toujours apprendre quelque chose de nouveau; mais les récits sont si peu fidèles dans les premiers instants de trouble! on répète ce que l'on a entendu, on accueille ce que l'on désire ou ce que l'on craint; la même circonstance se redit de vingt manières différentes: ces versions ne servaient qu'à nous alarmer davantage. Coupigny et Molin n'étaient rien moins que rassurants ni rassurés, bien qu'ils aient voulu me persuader depuis qu'ils n'avaient pas eu la moindre peur; mais c'est toujours ainsi lorsque le danger est passé: tout le monde veut y avoir pris part ou l'avoir supporté courageusement.
Il y avait à la maison un petit Savoyard, âgé tout au plus de huit ans, dont j'avais fait un jockey. C'était un enfant intelligent et dévoué qui n'avait peur de rien. Depuis le matin il me tourmentait pour le laisser aller du côté des Champs-Élysées, parce qu'il avait entendu dire que Monsieur y était.
«—Mais, mon pauvre enfant, tu te feras tuer, lui disais-je, tu vois bien que l'on tire des coups de fusil, ça attrape tout le monde.
«—Oh! que non, je passerai entre les jambes des chevaux. N'ayez pas peur, Madame.
«—Eh bien, puisque tu veux absolument sortir, va au Faubourg-Saint-Germain, chez mes belles-soeurs qui doivent être bien inquiètes de nous.»
De ce côté d'ailleurs il ne courait pas autant de danger. Il y alla en effet, mais il commença par les Champs-Élysées, ce que je ne sus que le lendemain. Toute la soirée il ne fit qu'aller et venir du Carrousel à la place du Louvre; il se fourrait partout, il écoutait tout. C'est lui qui nous a donné les nouvelles les plus exactes. La fureur et l'aveuglement étaient tels, qu'on tuait ceux qui portaient des habits rouges. Ces habits ayant été à la mode un an auparavant, beaucoup de personnes en avaient encore. Les malheureux restaurateurs auxquels l'on donnait le nom de Suisses, les concierges des grandes maisons, rien ne fut épargné. Il n'était pas possible de faire entendre la moindre raison à ces furieux: les hommes sont comme les tigres, lorsqu'ils ont senti l'odeur du sang, l'on ne peut plus les arrêter.
Il était aussi très dangereux d'être rencontré en habit militaire; M. de Sercilly et M. D…[62] étaient renfermés avec le roi dans la salle des députés.
«—Ils seront massacrés, disait cette pauvre petite dame, s'ils traversent la place du Louvre en uniforme: mon Dieu, que faire?
«—Nous déguiser toutes les deux en poissardes, lui dit madame Michot, et leur porter des habits bourgeois dans nos tabliers.»