Elle lui sauta au cou et se disposa à aller rue Saint-Thomas du Louvre chercher des habits pour ces deux officiers. Elle savait que M. D… ne voudrait pas quitter son ami, s'il courait quelque danger. On fit ce que l'on put pour détourner ces deux têtes exaltées d'un projet aussi dangereux, car, malgré leur dévouement, elles pouvaient ne point parvenir jusqu'à eux, et, si elles eussent été reconnues, travesties de cette manière, elles eussent été perdues. Elles ne voulurent rien entendre. La jeune dame courut chercher tout ce qu'il fallait et revint habillée avec les vêtements de sa cuisinière. Sophie mit ceux de Marianne, qui voulait lui donner les plus beaux et s'indignait fort qu'elle voulût prendre son bonnet enfumé. Elles se salirent la figure et les mains; malgré cela elles avaient bien de la peine à n'être pas jolies.

Elles prirent les allures poissardes le mieux qu'il leur fut possible. On jouait encore dans ce temps des pièces de Vadé. Elles se disposèrent à partir après avoir mis les habits d'homme dans un mauvais tablier de cuisine. Nous les vîmes descendre en frémissant, car en vérité nous ne croyions pas les revoir, et cette idée était affreuse. Je dis à mon petit Pierre de les suivre de loin et d'attendre pour nous en donner quelques nouvelles. Le ciel protégea leur bonne action; elles eurent le bonheur, à la faveur du désordre, de parvenir jusqu'à ces Messieurs, par des corridors obscurs, et de leur faire savoir l'endroit où elles s'étaient réfugiées.

Ce fut M. de Sercilly qui vint le premier et qui fit un signe à son ami. Leur changement s'opéra sans inconvénient, mais il s'agissait de rapporter les uniformes qui auraient pu mettre sur la trace de ceux auxquels ils appartenaient. Les deux amis voulaient absolument s'y opposer. Comme on n'avait pas beaucoup de temps pour délibérer, elles s'enfuirent en les emportant. Il n'y a pas de doute que, si elles eussent été arrêtées en chemin par quelques-unes de ces horribles femmes, plus cruelles encore que les hommes, elles eussent été massacrées. La Providence veillait sur elles! nous les vîmes revenir saines et sauves. Je courus les embrasser; j'en pleurais de joie et je sentais mon coeur soulagé d'un grand poids. C'était une crainte de moins, il nous en restait encore assez!

J'admirais le courage de l'une de ces dames, mais je blâmais l'imprudence de l'autre, qui n'avait pas pour s'exposer à une mort presque inévitable un aussi puissant intérêt. Les femmes ont montré dans toutes ces funestes occasions une abnégation d'elles-mêmes qui était vraiment admirable. Mon petit Pierre m'avait apporté une lettre de mes belles-soeurs. On ne connaissait encore aucun détail au Faubourg-Saint-Germain; toutes les issues étaient gardées et l'on y abordait difficilement. Elles m'écrivaient qu'elles entendaient dire des choses qu'elles ne pouvaient croire. Malheureusement il était difficile de rien inventer qui ne fût surpassé par une triste réalité. Les places, les rues étaient jonchées de morts, la place du Palais-Royal surtout. Il faut tirer le rideau sur ces détails; le souvenir de cette journée pèse encore sur mon coeur en la retraçant. Nous n'étions pas éloignés cependant de tableaux encore plus funestes, car si ce 10 août était une fièvre de rage, l'on pouvait au moins vendre cher sa vie; mais les 2 et 3 septembre on égorgeait de sang-froid des malheureux sans défense, et cela a duré trois jours!

Aussi je passerai rapidement sur ces horribles époques, je dirai seulement que M. de Sercilly et M. D…, que ces pauvres femmes avaient sauvés du danger, au péril de leur vie, se trouvaient alors à Sainte-Pélagie. N'étant point sortie de chez moi, je ne savais aucun détail précis. Quelques jours après, je priai mon mari de s'en informer, autant qu'on pouvait le faire cependant sans se compromettre. On lui dit que M. D… avait été vu parmi les morts; un garde national assura qu'il l'avait reconnu. Lorsqu'on put aborder les prisons, cette jeune dame, qui n'avait encore aucune certitude qu'il eût été arrêté, vint me supplier d'y aller avec elle. On lui avait donné des nouvelles directes de M. de Sercilly qui était à Sainte-Pélagie, et elle espérait avoir de lui quelques éclaircissements. Nous nous assurâmes d'abord de la possibilité d'entrer dans cette prison, et nous nous hasardâmes enfin à demander M. de Sercilly. Il vint dans une cour où l'on nous avait permis de l'attendre; il nous fit un horrible récit de ce qu'il avait vu et souffert dans ces affreuses journées, puis il ajouta:

«—Je n'ai pas la certitude que mon ami ait été arrêté en même temps que moi; il aura peut-être eu le bonheur de se sauver. Mais il me fit un signe qui me confirma ce qui m'avait été dit[63].» Je revins chez moi la tête en feu.

«—Si je reste ici, dis-je à mon mari, je deviendrai folle.

«—Mais je le crois bien, tu vas dans un endroit qui ne peut te rappeler que d'horribles scènes; ça ne change rien aux événements et cela te fait beaucoup de mal: retourne à Lille chez lady Montaigue, si tu le veux.

C'était bien mon projet, mais je ne pus l'exécuter dans ce moment, car je tombai très malade. J'étais à peine remise, lorsque Dumouriez arriva de la Belgique, et qu'une fête lui fut donnée chez Talma. Julie voulut absolument que je ne partisse qu'après, et je lui fis volontiers ce sacrifice.

XX