Fête donnée par Talma à Dumouriez, après les conquêtes de la
Belgique.—Entrée de Marat; ses paroles adressées à
Dumouriez.—Plaisanterie de Dugazon.—Comment l'on écrit l'histoire.—Le
siége de Lille.

J'ai retrouvé le récit de la fête donnée par Talma, le 16 octobre 1792, dans une lettre que j'écrivais le lendemain à madame Lemoine-Dubarry.

À madame Lemoine-Dubarry, à Toulouse.

«Je ne sais comment vous raconter la scène la plus bizarre et la plus effrayante qui se soit encore vue, je croîs. Pour fêter le général Dumouriez après ses conquêtes de la Belgique, Julie Talma et son mari avaient réuni tous leurs amis dans leur jolie maison de la rue Chantereine. Vergniaud, Brissot, Boyer-Ducos, Boyer-Fonfrède, Millin, le général Santerre, J.-M. Chénier, Dugazon, madame Vestris, mesdemoiselles Desgarcins et Candeille, Allard, Souque, Riouffe, Coupigny, nous et plusieurs autres faisaient partie de cette réunion. Mademoiselle Candeille était au piano, lorsqu'un bruit confus annonça l'entrée de Marat, accompagné de Dubuisson, Pereyra[64] et Proly, membres du comité de sûreté générale. C'est la première fois de ma vie que j'ai vu Marat, et j'espère que ce sera la dernière. Mais, si j'étais peintre, je pourrais faire son portrait, tant sa figure m'a frappée. Il était en carmagnole, un mouchoir de Madras rouge et sale autour de la tête, celui avec lequel il couchait probablement depuis fort long-temps. Des cheveux gras s'en échappaient par mèches, et son cou était entouré d'un mouchoir à peine attaché. Je n'ai pas oublié un mot de son discours, le voici:

«—Citoyen, une députation des Amis de la Liberté s'est rendue au bureau de la guerre, pour y communiquer les dépêches qui te concernent. On s'est présenté chez toi; on ne t'a trouvé nulle part. Nous ne devions pas nous attendre à te rencontrer dans une semblable maison, au milieu d'un ramas de concubines et de contre-révolutionnaires[65].»

«Talma s'est avancé et lui a dit:

«—Citoyen Marat, de quel droit viens-tu chez moi insulter nos femmes et nos soeurs?

«—Ne puis-je, ajouta Dumouriez, me reposer des fatigues de la guerre, au milieu des arts et de mes amis, sans les entendre outrager par des épithètes indécentes?

«—Cette maison est un foyer de contre-révolution.»

«Et il sortit en proférant les plus effrayantes menaces.