«Tout le monde resta consterné, car on ne doutait pas qu'une dénonciation ne s'ensuivît. Quelqu'un voulut plaisanter, mais il riait du bout des lèvres. Dugazon, qui ne perd jamais sa folle gaîté, prit une cassolette remplie de parfums pour purifier les endroits où Marat avait passé. Cette plaisanterie ramena un peu de gaîté, mais notre soirée fut perdue. Nous avons chanté des romances de Garat; mademoiselle Candeille a touché du piano admirablement, comme à son ordinaire, et le gros Lefèvre a joué de la flûte.
«Le lendemain, on criait dans tout Paris: Grande conspiration découverte par le citoyen Marat, l'ami du peuple. Grand rassemblement de Girondins et de Contre-révolutionnaires chez Talma.
«Jusqu'à présent, personne n'a encore été arrêté, mais quelle perspective pour ceux qui faisaient partie de cette réunion, et pour le maître de la maison.
«Adieu.
«L. F.»
Je fus bien surprise en lisant, il y a quelques années, dans un ouvrage intitulé les Girondins, les phrases suivantes sur cette soirée:
«On donnait un bal chez mademoiselle Candeille, de qui Talma avait emprunté la maison pour y fêter le retour du général Dumouriez. Les femmes y étaient costumées à la grecque, et dans une nudité complète. Talma animait cette fête, dans laquelle se rencontraient madame Roland, mademoiselle Monvel et beaucoup d'autres.»
Alors suit un dialogue fort bizarre, dans lequel Talma dit: «Allons, mesdemoiselles, on vous attend pour danser.»
Si l'on eût mieux connu les faits, on n'aurait pu ignorer que Julie Talma possédait encore sa jolie maison de la rue Chantereine, dont elle faisait trop bien les honneurs pour que son mari eût besoin de s'adresser à mademoiselle Candeille, qui, d'ailleurs, n'avait pas de maison, et qui, seulement, était au nombre des invités.
On devait faire de la musique, et tous les artistes se firent un plaisir d'être agréables à Julie dans cette soirée. Les dames n'y étaient pas en costume romain ni grec, attendu que nous étions en 1792, et que ces modes ne furent adoptées qu'au temps du Directoire, et au commencement du Consulat, en 1797, par mesdames Tallien, Beauharnais, Regnault de Saint-Jean-d'Angély et autres femmes élégantes qui donnaient alors le ton. L'immodestie de ce costume ne se fit donc pas remarquer dans cette réunion. Il n'y eut point de bal, et madame Roland ne s'y trouvait pas. Talma ne put donc dire: «Venez, mesdemoiselles, on vous attend pour danser.» Mademoiselle Monvel avait alors quatre ans, et madame Roland m'a toujours paru peu disposée à la danse. D'ailleurs madame Roland venait rarement chez Talma, et je ne l'y ai même vue qu'une seule fois.