Les paroles adressées par Marat à Dumouriez furent imprimées le lendemain dans l'Ami du peuple, mais le citoyen Marat se garda bien de publier la réponse de Talma et celle de Dumouriez.

Le jour des funérailles de Marat, on arrêta Dugazon et il passa la journée au corps-de-garde du Palais-Royal. On le remit le soir même en liberté. Lorsqu'il s'informa du sujet pour lequel on l'avait arrêté, on lui dit qu'il n'était pas digne d'assister à l'apothéose de ce grand homme.

J'ai été témoin oculaire de tous les faits que je raconte, et je défie qu'on puisse les démentir. Je puis avoir mal jugé, mais les lettres que j'écrivais étaient le récit fidèle de ce qui s'était passé sous mes yeux. Ne voulant pas répéter ce que d'autres ont déjà dit, beaucoup mieux sans doute, j'ai parcouru toutes les anecdotes contemporaines, non celles de l'Empire (qui ne les connaît, bon Dieu!): on les a commentées de toutes les façons. La plupart des témoins et des acteurs existent encore, et les faits sont trop récens pour qu'on puisse se tromper, à moins qu'on ne le veuille absolument. Mais, lorsqu'on remonte aux temps de la République, du Directoire, même du Consulat, tous ces noms doivent être bien surpris de se trouver ensemble. On réunit des gens qui ne se sont jamais connus, et on est étonné de trouver dans cette galerie de tableaux, que l'on fait dater de 1792, des femmes qui n'existaient déjà plus, et d'autres qui n'existaient pas encore. Mesdemoiselles Luzy, Arnould, Guimard, étaient déjà des douairières; mademoiselle Olivier était morte. Enfin, on se contente des faits matériels, tout le reste est d'invention, ou bien pris au hasard dans ce qu'on a entendu raconter, comme on raconte les choses que l'on n'a pas vues. On fait un joli roman qui a d'autant plus d'intérêt, que ce sont des gens d'esprit qui l'écrivent.

La plupart des détails dont je parle se retrouvent dans des ouvrages sérieux, et ce serait le cas de dire: «Voilà comme on écrit l'histoire!» si les faits politiques et militaires ne se recueillaient dans les pièces authentiques et dans le Moniteur.

Mais, par le temps qui court, bien heureuses sont celles qui, par le nom, la fortune ou la beauté n'ont pas été assez célèbres pour qu'on s'en souvienne, car ce n'est pas toujours avec indulgence ni même avec vérité qu'on les reproduit sur la scène du monde.

J'étais encore sous l'impression des tristes événements qui venaient de s'accomplir, lorsque je partis pour Lille où je devais donner des concerts. Des émotions nouvelles m'attendaient. J'en adressai le récit à madame Lemoine.

À madame Lemoine-Dubarry, à Toulouse.

Lille, … octobre, 1792.

«Chère madame Lemoine,

«Lorsque vous recevez une lettre de moi, vous devez dire: Allons, elle s'est encore trouvée dans un nouvel événement. Mais pourquoi ne reste-t-elle pas tranquille à Paris?… Tranquille! cela vous est bien aisé à dire. Que l'on voyage ou que l'on reste chez soi, ne doit-on pas toujours s'attendre à voir des choses qui sortent de l'ordre habituel? Il faut convenir que nos pères ont été bien heureux de n'en avoir pas vu de semblables de leur temps! Les chanteurs ne sont-ils pas devenus des peuples nomades? Enfin, pour en finir de mes doléances, je vous dirai donc que j'arrive du siége de Lille, car mon génie malfaisant me conduit toujours où il y a des dangers à courir. Cependant j'étais déjà depuis quelque temps à Lille, lorsque ce siége nous est arrivé tout d'un coup, et c'est bien le cas de dire, comme une bombe, car il me semble qu'on ne s'y attendait pas le moins du monde; cependant on s'y est bientôt accoutumé. Dans le premier moment, les boulets rouges nous ont un peu surpris, mais ensuite on les prenait sur une poêle à frire ou sur toute autre machine en tôle, après qu'ils avaient un peu tourbillonné; c'est de cette manière qu'on les empêchait d'éclater. Vous voyez que voilà une nouvelle découverte dont je ne me doutais pas; faites-en votre profit, s'il vous arrive jamais, ce dont Dieu veuille bien vous garder, de vous trouver au milieu d'un siége. Je vous prie de croire que ce n'était pas moi qui les prenais ainsi; je n'en ai été que le témoin oculaire.