«On commençait cependant à se lasser un peu de cette manière de vivre, et l'on murmurait tout bas; mais le général Menou a fait proclamer que le premier qui parlerait de se rendre serait pendu. Après cet avis amical, personne n'a osé dire sa façon de penser. Il faut pourtant que je vous raconte cela un peu plus en détail, car lorsque le danger est passé la gaîté revient. Comme je vous l'ai dit, l'on ne s'attendait à rien, lorsque tout à coup nous apprenons que l'armée des Autrichiens s'avance par la route de Tournay. Aussitôt on s'enquiert pour avoir chevaux, voitures, chariots, afin de pouvoir quitter la ville, où les femmes, les enfants, les vieillards devenaient des bouches inutiles et ne faisaient qu'augmenter le danger. Mais ces hommes qui spéculent toujours, pour s'enrichir, sur les malheurs publics, mirent un prix tellement élevé aux moyens de transport, qu'il fut impossible à beaucoup d'habitans de céder à des prétentions aussi exagérées. Ceux qui avaient des bijoux, de l'argenterie, voulurent les vendre pour se procurer de l'argent; mais les objets qu'on aurait achetés à un prix passable quelques jours auparavant, étaient dépréciés, et l'on offrait à peine un quart de leur valeur; enfin nous apprenons que l'armée approche et que l'on va commencer l'assaut: jugez de notre effroi. On nous fait espérer cependant que l'on pourra sortir par la porte opposée, mais nous n'en avons pas le temps. Les premiers boulets lancés, le peuple se réunit en tumulte sur les places. Les familles se sauvent dans les caves sans avoir pu se munir des choses les plus nécessaires; quelques personnes arrivent avec des vivres et des vêtements qu'ils ont emportés à la hâte. C'est là que j'ai vu la véritable égalité dont on nous parle si souvent; le malheur réunit tout, rapproche les distances. Pauvre et riche s'entr'aidaient, car chacun courait les mêmes dangers, et l'on se donnait les uns aux autres les choses dont on manquait. Si l'on apportait un blessé, c'était à qui s'empresserait de le secourir; on déchirait son linge pour étancher son sang, pour faire de la charpie. Si quelqu'un disait: «Je n'ai pas telle chose.—La voici,» répondait aussitôt un autre. Les habitants d'un hôtel qui était en feu recevaient l'hospitalité d'une pauvre famille; des enfants, des vieillards étaient abrités dans une maison somptueuse qu'ils n'auraient peut-être pas osé espérer un secours quelques semaines auparavant. Pourquoi le monde n'est-il pas toujours ainsi?
«Un jour que l'on se croyait plus tranquille, le bombardement sembla vouloir redoubler. L'on ne pouvait imaginer à qui l'on devait cette nouvelle calamité lorsqu'on espérait que le siège était près de finir. Nous sûmes quelques jours après que l'archiduchesse d'Autriche était venue déjeuner au quartier-général, et que cela avait ranimé le courage des troupes. On appela cette journée le déjeuner de l'archiduchesse!
«Comment une femme ne pensa-t-elle pas que des vieillards, et des mères de famille pouvaient succomber dans cette affreuse matinée? Mais la courageuse résistance de nos soldats et la fermeté du général Menou les forcèrent à lever le siége.
«Milady Montaigue me presse de venir passer quelque temps avec elle pour me reposer de toutes ces émotions. Son mari nous cherche une habitation dans les environs de Boulogne-sur-Mer, dans un endroit écarté et tranquille, s'il en est par le temps qui court. Pensez un peu à vos amis, et écrivez-leur plus souvent.
«L. F.»
XXI
Je vais à Boulogne-sur-Mer.—Rencontre d'un détachement de l'armée révolutionnaire.—L'hôtel de la Bergère dans un bois.—Je vais en Écosse avec lady Montaigue.—Montagnes d'Écosse, grotte de Fingal, dite des Géants.—Retour.—Aventure à Dunkerque.
C'était donc après le siège de Lille, au mois de novembre, je crois, que j'allai à Boulogne-sur-Mer rejoindre lady Montaigue. J'avais un cabriolet de louage et je pris des chevaux de poste. Arrivée vers six heures du soir dans un petit bourg, j'y trouvai un détachement de l'armée révolutionnaire. Ces militaires avaient fait un tel ravage dans toutes les hôtelleries, que les aubergistes avaient ôté leurs enseignes et fermé leurs maisons; ils ne recevaient plus de voyageurs, et on ne pouvait avoir des chevaux à la poste. Je demandai en vain que l'on me donnât à coucher ou que les mêmes chevaux me conduisissent après s'être reposés; je ne pus rien obtenir.
—Ce ne serait pas un grand service à vous rendre, me dit le maître de la maison, que de vous donner à coucher, car une jeune femme et un enfant ne leur en imposeraient guère. Vous pourriez ne pas vous en trouver la bonne marchande (je n'ai pas oublié le terme); avec ça que vous êtes bien élégante: cachez donc votre montre et votre chaîne.
—Mais, monsieur, que voulez-vous que je fasse ici dans la rue? Il y a de l'inhumanité à me laisser courir un tel danger.