—Pardi! vous n'en avez pas besoin pour dormir.

Je comptais bien ne pas me coucher ni même me déshabiller. J'enveloppai ma fille dans la couverture et la posai sur le lit; pendant ce temps elle chantait. Mon Dieu! me disais-je, s'ils me tuaient, que feraient-ils de cette pauvre enfant?

L'hôtesse remonta pour me demander si je voulais manger; je n'en avais pas grande envie; cependant je lui dis de m'apporter quelque chose. L'enfant mangea de bon appétit et s'endormit comme dans un bon lit. Je m'efforçai de lire un livre que j'avais emporté, mais je ne pus y parvenir. Nous étions au-dessus de la cuisine, et le plancher mal joint me laissait presque apercevoir ce qui s'y passait. Je vis arriver des gens qui criaient, juraient; ils étaient peut-être deux ou trois, mais je me figurai qu'il y en avait au moins une douzaine. J'étais comme les poltrons à qui la peur double les objets. Cela dura assez long-temps; enfin ils finirent sans doute par s'endormir, car le bruit cessa. J'en fus quitte pour un peu de frayeur et pour mes visions de mélodrame: ce qui prouve que notre imagination (cette folle de la maison) nous crée des fantômes pour nous donner la peine de les combattre. Je fus sur pied la première, et je pressai mon gros paysan, que j'avais pris pour un chef de brigands, de mettre son cheval à la voiture, et je partis. J'arrivai à Boulogne, et je fis bien rire avec mes tribulations de l'hôtel de la Bergère.

Milord et milady Montaigue, étant forcés d'aller passer quinze jours en
Écosse pour régler quelques affaires, je partis avec eux.

Je me faisais un grand plaisir de voir les montagnes d'Écosse, et surtout cette grotte de cristallisation où les yeux se fatiguent à découvrir les objets qui se multiplient à mesure qu'on les fixe. Le ciseau du sculpteur, le pinceau du peintre le plus habile, ne pourraient qu'imparfaitement les imiter. Comment rendre la délicatesse de ce travail de la nature, ces arceaux, ces portiques, ces colonnes, ces découpures, qui ont dû servir de modèles aux hommes, lorsqu'ils ont voulu construire les premiers temples? Plus on examine avec attention, plus on y découvre de chefs-d'oeuvre nouveaux.

C'est dans ces montagnes d'Écosse qu'on aime à lire les poésies d'Ossian. J'avais avec moi les traductions de Baour de Lormian et les imitations de Chénier sur les chants de Morven, de Selma. À l'âge que j'avais alors, l'imagination est si fraîche et si brillante, qu'elle nous identifie aux lieux où nous sommes! La poésie, la musique, nous électrisent, et l'on se sent transporté au-delà de soi-même. Je conçois que, l'imagination ainsi excitée, les arts puissent enfanter des chefs-d'oeuvre!

Je fus bientôt ramenée sur la terre par une lettre que je reçus de France. On nous apprenait les mesures sévères adoptées non-seulement contre les émigrés, mais contre leurs familles, et le temps limité qu'on accordait pour rentrer en France. Je ne me serais jamais consolée d'une inconséquence qui aurait pu compromettre la tranquillité de mes parents; je me décidai donc à partir sur-le-champ. Comme mes amis avaient terminé leurs affaires et qu'ils craignaient d'ailleurs de trouver quelque difficulté à rentrer eux-mêmes à Boulogne, où ils comptaient se fixer quelques années, nous revînmes ensemble, et le frère de lady Montaigue nous accompagna. Par le plus grand bonheur, mon absence fut inaperçue. Boulogne, dans ce moment, était la ville où l'on pouvait le plus facilement aller et venir, sans être presque remarqué.

Nous passâmes par Dunkerque; mais les événements marchaient avec une telle rapidité, que nous trouvâmes déjà les esprits changés.

Nous comptions rester quelques jours à Dunkerque, pour voir le port et la ville, dont alors le commerce était renommé. La foire de Dunkerque attirait beaucoup de marchands étrangers: nos messieurs nous proposèrent d'aller au spectacle; mais, comme il y avait un acteur en représentation, il fui impossible de trouver des places, lis allaient revenir sans avoir pu en obtenir, lorsque M. de Lermina, une des personnes importantes de la ville, sachant que c'était pour des dames, offrit sa loge, qui, donnant positivement sur la scène, était très en vue. Nous fîmes une espèce de toilette; nous avions des robes de crêpe noir, c'était la mode alors, avec des écharpes jaunes qui faisaient le tour de la taille et se nommaient à la Coblentz; nous étions coiffées d'une pointe de fichu en crêpe blanc, qui venait faire un noeud sur le côté; j'avais arrangé cette espèce de turban sur mes cheveux et sur ceux de lady Montaigue.

À notre entrée dans la loge, chacun ne manqua pas de demander quelles étaient ces deux dames élégantes (car on appelait déjà ainsi la toilette la plus simple, surtout en province). On vit bien que ma compagne était Anglaise; quant à moi, je fus prise pour une chanteuse italienne, ou pour une Française qui rentrait: en cela ils ne se trompaient pas trop. Après nous avoir bien regardées, on s'avisa de penser à ce fichu noué sur le côté, et l'on se mit à crier: «À bas la cocarde blanche