—C'est possible, reprit Martainville, mais d'ailleurs pourquoi vous en prendre à moi? J'ai un collaborateur.
—Ce collaborateur était trop jeune alors pour avoir eu ces détails autrement que par vous; d'ailleurs, si vous lui eussiez dit les obligations que vous aviez à mon mari, il eût trouvé tout naturel votre réclamation contre cet article.
C'est cependant cette première version de Martainville, dont on s'est emparée et qui a été répétée: «Quand un homme est placé sous le poids d'une accusation odieuse, il se trouve toujours des gens qui prétendent en avoir été témoins; mais s'il a fait quelque bonne action, personne ne s'en souvient.»
Il est un fait remarquable, c'est que, dans le Moniteur et dans les journaux officiels du temps, cités par les historiens, le nom de Fusil ne s'est jamais rencontré. Ce n'est donc que dans ces scènes de théâtre, répétées de tant de manières, et dans lesquelles on a mis sur le compte des uns ce qui appartenait aux autres, qu'il en a été question; on les retrouve encore sous la plume de quelques Girondins rancuneux qui ont déversé sur Fusil la haine qu'ils portaient aux républicains.
La première impression reste toujours, même après qu'on en a bien démontré la fausseté; je puis en citer une preuve convaincante.
Une artiste de mes amies intimes, qui eut jadis une grande célébrité, avait une soeur à Bordeaux. Ainsi que la plupart des artistes du Grand-Théâtre, elle fut arrêtée pendant le temps de la terreur. Comme il y avait à cette époque un nommé Fusier, remplissant l'emploi de basse-taille et qui était fort lié avec Tallien, lorsque ce député vint en mission à Bordeaux, on soupçonna ce chanteur d'avoir contribué à faire arrêter ses camarades, pour servir les intérêts du second théâtre, dont il voulait être directeur. Je n'examinerai point si cette accusation était fondée: j'aime mieux croire qu'elle ne l'était pas; mais, bien des années après, me trouvant avec cette amie qui m'a toujours témoigné un vif intérêt:
—Il faut que je vous aime bien, s'écria-t-elle un jour, pour avoir pu oublier que vous êtes la femme de celui qui a fait arrêter ma soeur à Bordeaux; je ne vous l'ai jamais dit, mais…
—À Bordeaux? interrompis-je, Fusil n'a jamais été dans cette ville.
—Si fait, si fait, il a chanté les basses-tailles.
—J'aurais plaint ceux qui l'auraient entendu chanter, repris-je en riant, c'est Fusier que vous voulez dire, un chanteur du Midi, qui n'a jamais quitté Bordeaux.