—Du tout; la loi sur les émigrés est précise. Il n'en manque pas ici: c'est le foyer de l'émigration.
Je fus fort effrayée, et il me sembla que je me ferais un reproche toute ma vie, s'il leur arrivait malheur. J'écrivis au crayon, sur un petit morceau de papier: «Ne restez pas ici, vous seriez arrêtés.»
À la nuit tombante, nous les rencontrâmes sur la grève, où nous nous promenions tous les soirs. Je glissai ce papier à celui qui passait le plus près de moi, en lui faisant un signe de garder le silence; il parut surpris, mais je vis qu'il cachait mon papier. Sans doute qu'ils profitèrent de l'avis, car, à mon grand contentement, je ne les revis plus. On pouvait encore échapper alors: un peu plus tard cela devint très difficile. Combien de fois, depuis, je me suis félicitée d'avoir pris sur moi de faire cette démarche, surtout lorsqu'on arrêta ce malheureux M. de Flahaut, qui n'eut pas le même bonheur! Il était arrivé à Boulogne dans la matinée, et comptait repartir le même soir; mais il eut l'imprudence de donner une pièce d'or à un commissionnaire pour porter une lettre. Cet homme, ayant conçu des soupçons, fut porter la lettre à la municipalité ou aux autorités compétentes. M. de Flahaut fut arrêté et périt sur l'échafaud quelques jours après. Ce fut le premier indice de malheur et le terme de notre sécurité.
Boulogne était en effet le point par lequel les émigrés allaient et venaient avec le plus de facilité, en s'embarquant par les paquebots. La surveillance y fut, pendant long-temps, moins rigoureuse qu'ailleurs, et beaucoup de gens s'enrichirent par ce moyen: les autorités peut-être les premières.
Cela me rappelle un monsieur de Macarty, qui émigrait chapeau sous le bras; il était toujours poudré, musqué et habillé avec un soin extrême. Il avait dans sa poche deux chemises, deux cravates, deux mouchoirs et deux paires de bas: c'était tout son bagage, et il le portait toujours sur lui. Dès qu'il commençait à être remarqué dans une ville, il en sortait en se promenant, une badine à la main, de l'air le plus dégagé; il causait même quelquefois avec la sentinelle et lui demandait son chemin. Il s'en allait ensuite dans la ville voisine, y entrait avec le même air d'insouciance, en fredonnant un air de vaudeville ou d'opéra. Après avoir ainsi parcouru Montreuil-sur-Mer, Samée, Calais, il vint à Boulogne. Il était fort amusant, et dînait souvent chez lady Montaigue; mais, à l'arrivée de Pereyra, il prit un bateau pêcheur avec lequel, je pense, il gagna les côtes d'Angleterre, car on ne le revit plus, et bien lui en prit! Une fois en mer, il fut en sûreté, les vaisseaux anglais recueillant toutes ces petites embarcations.
Sur ces entrefaites, on nous annonça Joseph Lebon; Pereyra l'avait précédé comme l'éclair précède la foudre, car il partit aussitôt son arrivée. Nous avions appris cette nouvelle d'avance par un officier municipal, mon maître d'anglais; cet officier municipal était un fort bon homme; il nous laissait chanter très gaiement:
Cadet-Roussel a un cheval
Qu'est officier-municipal,
et rire de l'accent circonflexe que les jeunes gens avaient mis sur la loge de la municipalité: Lôge de la municipalité.
Comme nous ne prévoyions pas ce qui devait arriver, nous ne fûmes pas fort alarmés de l'arrivée du proconsul. Notre fonctionnaire public nous dit en plaisantant: Si je suis chargé de vous arrêter, je vous le ferai savoir d'avance, afin que vous puissiez faire vos dispositions.
—C'est très obligeant, lui dis-je, mais ne badinez pas ainsi: cela nous porterait peut-être malheur. Ce brave homme ne savait guère qu'il prophétisait!