C'est notre retraite qu'on chante,
répondent les vieux prétendus. Les applaudissements redoublèrent, surtout lorsqu'ils ajoutèrent:
Mais attendez du moins que nous soyons partis.
Quant à la machine infernale,
Cette invention d'enfer
Avait un cercle de fer,
comme le disait la complainte du 3 nivôse. Cet horrible événement inspira un sentiment d'effroi unanime. Chacun voulait le lendemain avoir couru les plus grands dangers en passant au moment même de l'explosion dans la rue St-Nicaise. Je ne me vanterai point de mon courage dans cette circonstance. J'étais fort paisible chez moi, ne me doutant de rien. Assez de malheurs réels arrivèrent sans y joindre des récits imaginaires.
Bientôt après, le public eut à s'occuper d'autre chose. On peut se faire une idée de la sensation que produisit le procès du général Moreau en 1804; je crois qu'il eût été dangereux de le condamner à mort. Il y avait une grande fermentation dans Paris; les avenues du palais étaient encombrées par la foule; et cette foule, parmi laquelle on voyait des gens distingués, des militaires de tous grades, resta toute la nuit à attendre les résultats du jugement. On se passait de bouche en bouche les nouvelles qui arrivaient de l'intérieur du palais, et elles parvenaient ainsi comme l'éclair jusqu'au point le plus éloigné. Cela rappelait le jour de la mort de Mirabeau.
Lorsqu'enfin l'on apprit que Moreau n'était condamné qu'à l'exil, on respira plus librement; car il est à remarquer que, dans les jugements auxquels on s'intéresse aussi vivement, ce n'est que la mort qu'on appréhende; tout le zèle se calme dès que la vie est assurée, et cependant il est des jugements qui sont plus cruels que la mort, car ils flétrissent ou brisent l'existence: celui-là était du nombre. Quant à Pichegru, il fut livré par un misérable dans lequel il avait mis sa confiance; il a dû changer de nom, car on n'en a jamais entendu parler depuis; il n'aurait pu reparaître sans inspirer l'horreur qu'on éprouve pour un dénonciateur.
On sait quelle fut la fin de Pichegru: on le trouva étranglé dans sa prison. Plusieurs versions ont été faites à ce sujet. Quant à Georges Cadoudal, on ne parlait que de la manière adroite dont il s'était soustrait aux recherches pendant si long-temps, des différents travestissements qu'il avait employés; de ses réponses au tribunal, qui étaient parfois si comiques; de l'indignation qu'il témoignait au nom d'assassin.
«Je suis un conspirateur, disait-il, mais non un vil assassin. J'ai pu maintes et maintes fois tuer votre empereur; je voulais le combattre et non le frapper en lâche.»