—Cela ne se peut guère, répondit-il, mais on entendra tout le monde à
Abbeville, où vous devez être transférées demain.

—Mon Dieu! mais c'est justement ce que je ne voudrais pas, monsieur, ajoutai-je d'un ton suppliant; ne pourrais-je par votre entremise parler au citoyen Lebon? Je suis persuadée qu'il ne me ferait pas partir.

Il secoua la tête en signe d'incrédulité. Cependant, après avoir réfléchi un moment, il me dit:

—Attendez, je vais voir si cela est possible.

Après un quart d'heure, qui me parut un siècle, il rentra, me prit par le bras, et nous sortîmes ensemble. On me regardait avec envie, et cependant je traversais cette église avec tristesse: il est des moments où l'on a presque de la honte d'être plus heureux que les autres, car il semble qu'on leur dérobe quelque chose. La maison habitée par Joseph Lebon étant en face de notre église, nous y fûmes bientôt rendus. Il était devant la cheminée, mais il se retourna lorsque j'entrai, et il dit en riant: «Ah çà! toutes les jolies femmes m'en veulent donc aujourd'hui.» Cela m'ayant enhardie un peu, je répondis modestement que l'obscurité m'était favorable. Voyant qu'il était d'assez bonne humeur, je repris de l'assurance et résolus de ne pas me laisser intimider. Joseph Lebon était d'une taille moyenne et assez bien prise; sa figure douce et agréable avait cependant quelque chose de sournois et de diabolique. Il régnait dans sa mise une sorte de coquetterie; sa carmagnole était d'un beau drap gris et son linge d'une grande blancheur; le col de sa chemise était ouvert, et il portait l'écharpe de député en sautoir; ses mains étaient très soignées, et on disait qu'il mettait du rouge. Quel bizarre assemblage de férocité et d'envie de plaire!… On ne le connaissait pas encore pour ce qu'il s'est montré depuis; ce n'est qu'à Abbeville et à Arras qu'il a commencé son horrible carrière de meurtre. Il commença la conversation par me faire des plaisanteries assez grossières sur le jeune officier qui m'avait amenée, puis se retournant brusquement vers moi, il me dit: en définitive, que me veux-tu?

—Mais un passeport pour retourner à Paris.

—Rien que cela? pas davantage! tu n'es pas dégoûtée. Mais étant étrangère au département, pourquoi te trouves-tu ici parmi des aristocrates?

—D'abord, citoyen, ce ne sont pas des aristocrates, ce sont des
Anglais.

—Parbleu! belle preuve.

—Toute leur famille est dans l'opposition au parlement d'Angleterre.