En arrivant à l'église, nous l'aperçûmes à côté de M. Dizarn; il avait l'air d'un petit garçon qui va faire sa première communion.
Notre excellent pasteur, l'abbé Surrugue, curé de l'église catholique, avait voulu se signaler, en leur faisant un service en musique. Fild vint tout doucement auprès de moi, et me dit:
—Il chante faux, M. le curé.
Il ne leur en fit pas moins un discours touchant sur l'harmonie du mariage et sur toutes les harmonies. Pendant ce temps, le marié s'était aperçu qu'il avait oublié l'anneau d'alliance, et qu'il n'avait point emporté d'argent. On courut chercher l'anneau; quant à l'argent, M. Dizarn y suppléa. La cérémonie terminée, nous nous réunîmes pour souper, dans leur nouvelle habitation. Lorsqu'on voulut se mettre à table, on chercha le marié; il était resté dans le milieu du salon, l'examinant dans tous ses détails: le moment était bien choisi.
Au dessert, Jonhes se mit à nous raconter une histoire fort longue, et qui commençait un peu à languir. Fild se lève tout à coup, et dit à l'abbé Surrugue, placé près de lui:
—J'ai bien retenu cette histoire; je la raconterai à Jonhes le jour de ses noces.
C'est ainsi que se termina ce singulier mariage. Je trouvai Fild le lendemain matin, déjeunant avec sa femme, et enveloppé d'une superbe robe de chambre d'étoffe turque, dont le comte Soltikof lui avait fait cadeau; ainsi que d'une de ces pipes, que l'on fume dans un bocal de cristal.
XIV
Le printemps en Russie.—Costumes nationaux dans les villages.—Les tsigansky.—Leurs danses et leurs chants.—Leurs usages.—La fête du 1er mai.—Les marchands russes.
Lorsque le mois de mai ramène le printemps, cette saison, désirée dans toutes les contrées, acquiert un charme plus particulier dans un pays où le soleil, qui commence à adoucir la température, fait disparaître cette neige qui vous a fatigué les yeux pendant huit mois. Ce changement s'opère comme par un coup de baguette, et fait succéder un tapis de verdure au linceul qui ensevelissait la terre. De jeunes bourgeons se laissent bientôt apercevoir sur les arbres. Je n'ai jamais éprouvé un plaisir aussi vif à voir renaître la verdure. La végétation est tellement active, qu'elle fait en trois mois ce qui ne se produit qu'en six dans les climats tempérés, où cette verdure ne nous quitte que partiellement. Les privations font mieux apprécier les douceurs de la vie: Aussi ce 1er mai est-il célébré dans toutes les villes de la Russie par une promenade à peu près semblable à celle de Longchamps. À Pétersbourg, ainsi qu'à Moscou, elle se compose d'une file de brillantes voitures: Cela n'a rien d'extraordinaire, mais au temps dont je parle on avait encore à Moscou tous les anciens usages, et les anciens costumes, qui ont tant de charme pour les étrangers et surtout pour les artistes.