* * * * *

Je voyais peu Chénier avant cette époque, mais lorsqu'il fut traité avec tant d'injustice et accusé d'une aussi horrible action, moi qui tant de fois l'avais entendu gémir de la mort de son frère, ce fut un motif pour que je le visse plus souvent. Il est si facile de faire adopter une impression fâcheuse dans les moments de trouble, que celui qui en est accablé ne peut plus se relever; il semble que l'on se plaise à chercher des faits à l'appui pour y donner de la vraisemblance. Les écrits restent et se relisent quelquefois après un long espace de temps; bien souvent aussi les histoires contemporaines les recueillent. Madame de Genlis, dans ses Mémoires ne cite-t-elle pas une anecdote aussi fausse qu'invraisemblable, et qu'elle place même dans un temps où il n'y avait pas de terreur, car la révolution commençait à peine. Chénier à cette époque n'avait encore occupé qu'une place à l'Institut, et André Chénier n'était pas arrêté. Je veux parler de l'entrevue de mademoiselle Dumesnil avec le poète Chénier. J'ai si souvent entendu raconter cette anecdote à madame Vestris, la tragédienne, soeur de Dugazon, et par Chénier lui-même, que je n'ai pu en oublier les détails, les voici:

Madame Vestris était très liée avec mademoiselle Dumesnil, que son grand âge et ses infirmités retenaient dans son lit. M. Chénier parlait sans cesse à madame Vestris du regret qu'il éprouvait de n'avoir jamais vu cette célèbre actrice. Cela paraissait assez difficile à obtenir; cependant un jour madame Vestris, parlant à mademoiselle Dumesnil des jeunes auteurs sur lesquels on pouvait fonder quelque espérance pour soutenir la scène française, nomma Chénier. On avait donné de lui Charles IX et Henri VIII (mademoiselle Dumesnil s'était fait lire ces deux ouvrages).

«Nous espérons beaucoup de ce jeune poète, ajouta madame Vestris, et elle saisit cette occasion pour lui apprendre que c'était à lui qu'elle devait le retour de sa pension, qu'il n'avait cessé de solliciter à l'Institut, et de l'extrême désir qu'il avait de la voir. Mademoiselle Dumesnil n'hésita plus.

«Amenez-le ce soir, lui dit-elle, afin qu'il puisse voir Agrippine infirme.»

Ils vinrent en effet; il faisait petit jour dans la chambre; mais en voyant entrer Chénier elle se leva sur son séant, et avançant la main avec grâce, elle lui récita tout le grand couplet d'Agrippine. Le jeune poète était dans une telle extase, qu'il osait à peine respirer, dans la crainte de l'interrompre; elle avait cessé de parler, qu'il écoutait encore[4].

En rectifiant des faits dénaturés avec tant de malveillance pour Chénier et pour d'autres personnes, on ne s'étonnera pas que je veuille rétablir ceux qui concernent Fusil; je ne répondrai que par des faits.

Peu d'hommes dans la révolution ont été plus faussement jugés par les uns ou plus souvent calomniés par les autres, et cela se conçoit, car quoique son coeur fût plein d'humanité, il était de la plus grande exagération dans ses paroles. Il se serait fait assommer plutôt que de manquer à sa conviction, mais il était incapable de faire du mal à qui que ce soit. Julie Talma, qui l'aimait et lui rendait justice, lui disait sans cesse: «Mais taisez-vous donc, méchant bonhomme! vous rendez service à tous ces gens-là, et vous querellez avec eux; ils tairont vos bonnes actions et répéteront vos mauvaises paroles. Les ennemis se retrouvent dans tous les temps: ils tourmentent les vivants et troublent la cendre des morts.»

Hélas! elle prophétisait! l'un lui a prêté de fausses anecdotes et l'autre le met hors la loi (ainsi que l'a dit M. Arnault dans ses Mémoires), dans un temps où Fusil était à l'armée de l'Ouest avec le général Tureau. J'ai ses états de service, et je peux en montrer les dates.

Si je n'ai pas répondu aux imputations dirigées contre mon mari, c'est que, quand la fureur des partis est encore dans toute sa force et que la haine ou l'exagération dirige la plume des écrivains, on voudrait en vain se faire entendre. Il faut pourtant faire la part de l'époque, de la jeunesse, de l'exaltation des idées, de cette fièvre et de ce fanatisme républicain qui s'était emparé de toutes les têtes. Les hommes sont souvent ce que leur position les fait et vont où les pousse la société qui les entoure. Fusil n'étant pas d'ailleurs un personnage historique, j'avais le droit de penser que, lorsque les passions s'apaiseraient, le temps, qui remet tout à sa place, viendrait à mon aide, mais je me trompais. Les animosités d'opinion survivent à la jeunesse et se retrouvent au bord de la tombe; on recueille avec soin dans les écrits et dans les journaux du temps ce que des haines particulières avaient pu envenimer; on s'inquiète peu de savoir si ces faits ont été rapportés d'une manière inexacte. Il est si facile de donner à un fait une couleur odieuse, en dénaturant une circonstance et en la racontant avec malveillance (comme on l'a vu pour Chénier et pour M. de Caulincourt, et pour tant d'autres). Ne peut-on se tromper d'ailleurs sur des événements qui ont quarante ans de date, lorsque tous les jours on se trompe sur des événements qui se passent sous nos yeux.