Le temps était superbe; nous avions déjà traversé plusieurs bourgs, auxquels je n'avais pas pris garde. (Ils se ressemblent à peu près tous.) C'était au mois de mai, à six heures du matin. Nous entrions dans une petite ville d'un aspect délicieux, dont les abords rappelaient à mon souvenir mille idées confuses. Je cherchais à les réunir, comme l'officier Georges de la Dame Blanche.

—Comment nommez-vous cet endroit? dis-je à mon compagnon en le saisissant vivement par le bras, ce qui le réveilla en sursaut.

—Ratzbourg, me dit-il en bâillant.

—Ratzbourg! Ah! faites arrêter la voiture, je vous prie.

Je ne puis exprimer le sentiment que j'éprouvai; c'était dans le même mois, à la même heure, que cette ville s'était offerte à moi vingt ans auparavant. Le côté par où nous entrions était celui par lequel j'en étais sortie avec les troupes danoises. Tout était semblable, jusqu'à l'indolent compagnon de voyage (excepté que celui-là ne récitait pas de vers).

Chaque arbre, chaque maison, était pour moi un souvenir. Nous nous étions si souvent arrêtés que j'avais eu le temps de tout examiner. Mon flegmatique Allemand ne comprenait rien à mon émotion, et j'aurais pu la lui expliquer dans sa langue maternelle qu'il ne l'aurait pas mieux comprise. Combien de gens, d'ailleurs, ne s'entendent pas toujours en parlant la même langue! Nous poussâmes sur la place, devant l'auberge, que je reconnus tout de suite. C'était celle où le bon capitaine m'avait reçue.

—Permettez-moi, dis-je à mon compagnon de voyage, de vous offrir à déjeuner dans cette maison. Je fis la même proposition à notre conducteur. (Un seul verre de schenaps suffit pour décider un cocher allemand à attendre sans contestation.) Les mêmes hôtes n'y étaient plus; mais les nouveaux se rappelèrent fort bien cette circonstance. Elle n'était pas de celles qu'on oublie. Je fis la conversation avec eux par l'entremise de mon interprète, qui commençait cependant à comprendre que cette ville pouvait avoir quelque intérêt pour moi. Le pont par lequel j'étais entrée était tout près de là; je voulus y aller seule, pour n'être pas distraite dans les sensations que j'éprouvais.

Ah! si l'on pouvait toujours écrire sous le charme des impressions, on dirait bien mieux! L'âme se ressouvient, la mémoire se rappelle, a dit un homme d'esprit. Combien j'aurais désiré avoir un croquis de cet endroit charmant pour mon album de voyage! Que ne suis-je maîtresse de rester ici tout un jour, me disais-je, pour recueillir à loisir mes souvenirs de cette époque! Ce cabaret même où j'avais passé une si cruelle nuit, je l'aurais revu avec intérêt.

Je me serais informée de la petite servante, qui avait, ainsi que moi, vingt ans de plus; je l'aurais récompensée de son humanité. Il y a des momens dans la vie où l'on désire plus vivement la fortune. Combien le calme qui m'environnait faisait contraste avec le tumulte de l'époque où j'avais traversé ce pays!…

Les mêmes lieux nous reportent aux mêmes temps; il semble qu'ils fassent disparaître l'intervalle qui nous en sépare. Je remerciai le ciel du secours qu'il m'avait alors envoyé, et bientôt tout ce voyage entrepris dans le beau pays de l'imagination disparut comme une fantasmagorie…