De bien grands malheurs, la perle de tout ce que je possédais n'avaient pas eu le pouvoir de m'arracher une larme, mais ce nouvel incident me fit pleurer amèrement.
Il me prit un tel découragement, un tel dégoût de la vie et de l'égoïsme des humains (si l'on peut appeler ainsi les égoïstes), que je restai comme pétrifiée près de cette porte où j'avais trouvé la veille un abri. Enfin, une personne que je connaissais à peine se gêna pour me faire une petite place à ses côtés; j'en fus bien reconnaissante. On éprouve un sentiment si pénible de se voir abandonné ainsi, que l'on est plus sensible à une légère marque d'intérêt.
Nous repartîmes quelques jours après par un vent favorable, et nous arrivâmes sans accidens nouveaux à Ystad.
Bien enchantée d'être délivrée de cette fâcheuse société, j'arrivai à
Stockholm au mois de mars 1813.
CHAPITRE II.
Stockholm.
Assez d'autres ont écrit sur la capitale de la Suède; je ne dirai donc ici que les impressions que j'en ai éprouvées moi-même.
Stockholm est bâti sur un rocher. La mer offre de beaux points de vue; la ville est d'un aspect sévère et triste. Les rues sont belles, mais peu peuplées. Toujours de l'eau, des pierres, c'est ce qu'on rencontre partout. Les cailloux sont des blocs énormes, et ce n'est certainement pas sur ceux-là que murmurent les ruisseaux. J'étais étonnée que les habitations n'eussent pas un aspect plus gai, dans un pays où l'on possède un aussi beau granit.
Le quartier du palais est le plus remarquable. La salle de l'Opéra est fort belle, et, du côté du port, on aperçoit la statue de Gustave III, superbe morceau de sculpture. Le palais, attenant au théâtre, n'aurait rien d'extraordinaire, s'il n'était devenu historique par la catastrophe dont il fut témoin. C'est là que Gustave fut transporté, après qu'Ankastrom l'eut frappé. Le roi n'y logeait pas habituellement, mais ce palais était près de la salle de bal où se commit le crime. Le canapé sur lequel on le déposa portait encore des traces de son sang en 1813.
Gustave a laissé des souvenirs dans le coeur de tous les artistes français. Il se trouvait parmi eux M. et Mme d'Aiguillon, qui avaient eu beaucoup de réputation, et auxquels j'ai été recommandée; c'étaient d'anciens amis de Monvel. J'avais aussi des lettres pour le consul de France. (Il n'y avait pas alors d'ambassadeur.)