Quoique pensionnés, plusieurs artistes étaient revenus se fixer en Suède (après avoir fait un voyage à Paris), et cela se conçoit, car ceux qui ont vieilli dans les pays étrangers contractent de nouvelles habitudes, forment de nouvelles liaisons, et lorsqu'ils reviennent en France ils sont tout étonnés de ne plus y reconnaître ni les personnes ni les choses. Les jeunes gens ont pris un essor plus ou moins rapide; les pères sont morts ou retirés du monde; les filles, en se mariant, ont changé de nom et de famille. On se trouve presque étranger dans ce Paris, où l'on n'a point marché avec le siècle.

Alors, on retourne bien vite dans la patrie qui vous a adopté; et l'on quitte sans beaucoup de regrets une génération qui ne vous connaît plus.

Un de ces artistes avait établi une librairie, où il tenait tous les ouvrages nouveaux et les pièces de théâtre. La permission qu'il avait obtenue de placer une succursale sous le péristyle intérieur de la salle lui attirait de nombreux visiteurs. Le roi Gustave s'arrêtait presque toujours pour feuilleter quelques brochures et causer avec ce brave homme.

Rien n'était plus intéressant que de l'entendre parler du temps où il y avait un excellent Théâtre-Français à Stockholm: Mme Hus et Monvel y avaient brillé.

—Madame, me disait-il, Gustave était moins fier que nos gentilshommes de province, en France. Le jour de ce bal fatal, le roi était demeuré plus longtemps qu'à l'ordinaire près de mon établissement; il m'avait parlé de mes affaires, de ma famille, et montré tant de bonté, enfin, que j'en avais été, touché jusqu'aux larmes. Hélas! en voyant ce prince s'éloigner, mon coeur se serra, comme si un triste pressentiment fût venu m'avertir qu'un danger le menaçait. Il ne fut que trop réalisé! ajouta ce pauvre homme, qui resta quelques momens accablé sous le poids de ce triste souvenir.

Il nous raconta des détails curieux sur les événemens qui s'étaient succédé depuis ce temps, et nous fit un brillant éloge du prince royal.

—Oui, lui dis-je, Mme de Staël en parle avec cet enthousiasme et cette chaleur de conviction qu'elle sait si bien rendre communicatifs.

En effet, je lui avais entendu dire la veille:

—Le prince est bon et franc comme le Béarnais; il se fera aimer ainsi que lui de ses sujets.

J'eus bientôt une autre preuve de l'affection qu'on lui portait par une circonstance assez singulière que voici: