... Ce fut devant tout un petit rassemblement que Laurent, le premier jour des vacances, enfourcha sa monture.

Que de petits cris de peur, que de battement de cœur! «Il va se faire tuer!...» s’exclamaient les servantes. «N’ayez crainte!...» répondait François, «il est quéru comme un lion!» Mᵐᵉ Carmin, les mains jointes, ne savait murmurer que deux mots: «Mon Dieu! Mon Dieu!...» Et tous, sans le dire, admiraient le petit cavalier, si courageux sur sa bête surexcitée, si beau, si fort, si rageur, dont le visage était celui d’un bambin et les yeux ceux d’un guerrier.

Quand il eut, pendant ces huit jours, rempli tout le parc de ses gambades équestres, de ses chutes et de ses colères, il fit sa première sortie au village. Le cheval, maintenant, était dressé, dressage barbare, mais qui suffisait au petit cavalier.

Quand il rentra le soir: «Une bicyclette, qu’est-ce que c’est que ça?...» se disait-il avec un dédain immense.

Comme il avait triomphé! Comme il s’était senti haut au-dessus des autres, dominateur! Avait-il jamais pu se mettre à leur tête pour de misérables courses à pied?

Conséquence inattendue, l’entrée du cheval dans la vie de ce petit garçon supprima du coup ses rapines en compagnie des petits drôles, ses amis.

Les vacances suivaient leur cours sans amener rien de fâcheux. Toute la fougue de Laurent Carmin de Bonnevie s’épuisait en luttes avec sa bête, en galops fous, en courses lointaines. Et, le dimanche, en robe rouge et surplis blanc, tout brun et tout petit dans le chœur lumineux de l’humble église, seul au milieu de tous avec son âme rebellée, il chantait, séraphique, remplissant la nef de son immense soprano. Et cela aussi le dégorgeait de sa véhémence.

Mᵐᵉ Carmin remerciait le ciel. Le curé se frottait les mains. Les domestiques respiraient. L’oncle Jacques, dans son coin, haussait les épaules, étonné, rassuré pour ses carreaux et pour ses livres.

Une après-midi d’orage menaçant, de nuages noirs à l’horizon et de soleil sinistre, la cuisinière, Clémentine, penchée sur son fourneau, se retourna soudain et se mit à pousser des cris.

Avec coups de cravache, coups de talons et jurons, Laurent, au milieu d’un grand bruit de sabots frappant le carrelage rouge, faisait, à cheval, son entrée dans la cuisine.