Le château, ancien et restauré, noble et charmant, s’entourait d’un parc mal entretenu par économie. L’église du village, située presque dans ce parc, avait l’air d’une dépendance. Il était, au milieu de la grande pelouse, une pièce d’eau sur laquelle naviguaient deux cygnes. Un saule pleureur se mirait.

Allées profondes, fourrés épais, clairières, une étendue qui semblait n’avoir de limites que les horizons bleus et mauves, venait s’achever au pied du perron, quatre marches et leur belle rampe de pierre. Et tout cela, qui écrasait l’humble village, c’était bien la seigneurie d’autrefois, orgueilleuse, isolée au milieu de champs à l’infini, très loin des villes.

Au-dedans, un meuble disparate faisait se côtoyer la camelote moderne avec de précieuses choses. Le grand salon montrait des housses, un lustre de cristal, une pendule Restauration sous globe, des stores de soie bouillonnés, quelques portraits de famille. Le feu de bois de l’immense cheminée y répandait un charme en hiver; la lumière verte des arbres y jetait, l’été, sa mélancolie campagnarde.

En bas, il y avait encore, trop grande, claire, la cuisine et sa dinanderie du vieux temps, la salle à manger brune et sombre, tapissée de verdures admirables, la salle d’étude avec son tableau noir, la salle de billard toujours fermée, un petit salon et ses fauteuils de tapisserie criarde, le vestibule et les couloirs à vitraux polychromes, sans compter la seconde cuisine, la buanderie, l’office et la lingerie. En haut, les chambres sentaient la cretonne et le pitchpin; mais certaines avaient mobilier d’acajou, ciels de lit et rideaux à fleurs, qui furent le décor des grand’mères.

Mᵐᵉ Carmin de Bonnevie, méticuleusement, continuait là-dedans l’existence sans histoire des siens. Etre veuve de bonne heure, pour une femme comme elle, c’est se faire, à trente ans, dévote, comme sous Louis XIV, ce qui veut dire être habillée de noir et vouée à la piété, choses qui n’empêchent en rien de veiller âprement sur l’argent.

Nerveuse et sèche, ses cheveux noirs, lisses, chignon sans grâce, son teint jaune de vieille fille, ses yeux bruns, assez beaux, chargés d’austérité, rien, ni ses habitudes d’ordre et d’épargne, ni son habillement, ni le genre de petits chapeaux étriqués, monopole de la province, qu’elle perchait sur sa tête pour aller à la messe, rien en elle n’indiquait qu’elle eût une passion dans la vie.

Elle en avait une, cependant. C’est la seule qu’on juge légitime chez les femmes. Elle a pourtant la violence et toute l’animalité des autres. Mᵐᵉ de Bonnevie aimait son fils, secrètement, on peut dire, ne voulant rien montrer à ce garçon, ni aux autres, de sa faiblesse cachée. Etant chef de famille depuis plus de cinq ans, elle tâchait de l’élever dignement, afin d’en faire un homme selon son goût, un vrai successeur des hobereaux qui l’avaient engendré, un vrai Carmin de Bonnevie, gentilhomme-fermier qui soigne ses terres, accomplit ses devoirs religieux, chasse au fusil, joue au billard, fonde une famille de deux enfants au plus, et meurt, après une existence si bien remplie, convenablement, comme il a vécu.

Laurent acheva de refermer tout doucement la porte qu’il avait entr’ouverte. Il avait vu ce qu’il voulait voir.

C’était un garçon de douze ans à peu près, droit sur ses reins, bien fait, tourbillonnant. Ses joues rondes, son nez parfaitement enfantin, ses cheveux noirs, paquet de boucles sur le front, lui conservaient, à cet âge, sa physionomie de petit bébé tout brun; et rien n’était puéril comme sa voix trop haute, cette voix qui chantait le dimanche à l’église, angéliquement. Mais le charmant enfant de chœur, parmi ces traits encore indécis, possédait le regard le plus audacieux, une paire d’eux gris sombre, enfoncés et larges, étincelants et rapprochés; sa bouche épaisse, d’un rouge violent, accusait encore l’énergie formidable de son petit menton; et, cachée sous les boucles, la forme bien particulière de son front montrait deux bosses arrondies, vraies petites cornes de faune, prêtes à percer la peau tendue et lisse.

Depuis sa naissance, presque, la maman luttait contre lui.