Il avait commencé par enfoncer ses quatre dents, à dix mois, dans le sein de sa nourrice, au point que cette femme n’avait plus voulu de lui. Dès ses premiers pas, ses caprices, destructions, cris, trépignements, coups à ceux qui le portaient, s’étaient multipliés jusqu’à remplir tout le grand château de sa petite présence atroce. De sept à dix ans, se roulant par terre au moindre mot, crachant à la figure des gens ou leur jetant les objets à la tête, mordant comme un petit fauve, injuriant et taquinant tout le monde, ses férocités avaient bouleversé la famille et la domesticité. Et maintenant qu’il sortait de la première enfance, on ne savait pas trop où s’exerçaient ses ravages, puisqu’il disparaissait dans le parc à la moindre occasion, pour le soulagement général, du reste.

Malgré tout cela, pourtant, on l’aimait. Il était si sain et si beau! Son rire était si frais! Cette enfance turbulente était la vie même du grand château mélancolique.

Cependant, offrant à Dieu la peine inouïe qu’elle se donnait pour élever ce mauvais sujet, la mère, malgré tout son orgueil d’avoir un fils, regrettait parfois, sans oser se l’avouer à elle-même, qu’il ne fût pas plutôt une fille.

Mais la mauvaise foi maternelle reprenait vite la parole:

—Il est trop bien portant, c’est tout. Il deviendra plus traitable avec l’âge... Tous les garçons, c’est connu, sont difficiles à élever... Son père avait mauvaise tête aussi, mais bon cœur.

Il courait, son canif au poing. Son canif était le seul instrument d’étude qu’il aimât. L’ouvrir et le fermer le distrayait quand, le mardi et le samedi, l’instituteur de l’école venait lui donner sa leçon, ou bien pendant qu’au presbytère M. le curé, seul à seul, chaque mardi, l’interrogeait sur le catéchisme et le latin.

Ce canif, il l’avait détourné de ses destinées ennuyeuses pour en faire un joujou passionnant. Tailler des crayons, quelle bêtise! Mais fabriquer des arcs et des flèches dans le sous-bois, poignarder les pêches et les poires des espaliers quand François a le dos tourné, couper en quatre les vers de terre, amputer les grenouilles, et, lorsqu’il faut rester à la maison, taillader clandestinement le bord des meubles du salon, lancer la lame dans la planche à repasser, pour l’épouvante de Maria quand elle est à la lingerie, ou bien hacher furieusement les beaux légumes de Clémentine à ses fourneaux, voilà l’emploi vrai d’un canif...

Son néfaste jouet dans la main, il bondit de toute son âme, ivre de cette récréation illicite qu’il vient de s’octroyer.

—Quand maman va revenir à la salle d’études...

Il rit. Il rit d’être dehors pendant qu’il fait si beau, rit d’avoir, avant de les quitter, donné des coups de pied dans ses livres et ses cahiers jetés par terre, rit du bon tour qu’il joue à tout le monde en se sauvant dans le parc, alors qu’on le croit à son pupitre, apprenant ses déclinaisons.