En passant comme le vent devant la plate-bande inculte où le mois de juin triomphe:

—Rosa la rose!... crie-t-il à pleins poumons.

Sa voix aiguë a déchiré l’air, cri d’hirondelle. Le voilà déjà loin. Ses jambes nues de petit garçon musclé l’emportent, tout son corps dessine des lignes dansantes sous le jersey du costume marin qu’il porte.

Le voilà dans la pépinière où sont rassemblées les essences rares. Brusque, il s’arrête, obéissant à son désir soudain. Vite, ouvrons le cher canif. D’un seul coup, la lame, vigoureusement maniée, s’enfonce dans l’écorce tendre du premier petit arbre. Il l’arrache et recommence.

—Tiens!... Voilà pour toi!... Tiens!... Voilà encore pour toi!

Une fureur joyeuse l’anime. Il voudrait que l’arbre se défendît. Il voudrait se battre.

—C’est toi, Laurent?... Qu’est-ce que tu fais là?

Il s’est retourné. L’oncle Jacques est là, qui le regarde.

L’oncle Jacques est le frère de maman. Il s’appelle comme elle: Carmin de Bonnevie. Car papa et maman étaient cousins. L’oncle habite depuis toujours un petit pavillon dans le parc. Laurent sait comme on le considère à la maison. Il est célibataire et riche. Parrain et tuteur de Laurent, dont il a choisi le nom sans qu’on devine pourquoi (puisque les aînés de Bonnevie se sont toujours appelés Jean), il est aussi l’oncle à l’héritage. Débile, avec sa figure fripée et fade, ses yeux myopes, ses cheveux grisonnants, c’est un original inoffensif qui vit tout seul dans son pavillon, faisant lui-même son ménage par peur qu’on ne dérange ses papiers, souffrant à peine que la fille de cuisine lui prépare ses maigres repas. On ne le voit guère au château que le dimanche, jour où maman l’invite à déjeuner ou à dîner.

Il a des idées à lui. Il porte toujours dans sa poche une barbe de plume dont il se chatouille le dedans du nez, au moins trois fois par jour, pour se faire éternuer, parce que cela évite les rhumatismes. Il fait un peu d’aquarelle et de modelage. Mais sa vraie marotte, ce sont les livres, parmi lesquels il vit, c’est l’on ne sait quels essais historiques qu’il écrit. Il croit avoir, au cours de ses recherches, retrouvé par hasard les traces de la famille, dont l’origine remonterait à la fin du XIVᵉ siècle. Il est en correspondance avec des savants, des bibliophiles, des libraires. Et l’argent qu’il dépense pour ses documents est une des exaspérations de sa sœur.