Il n’y aurait donc, vu de telles circonstances, qu’une solution: ce serait, Madame, de reprendre votre fils, et nous ne vous le rendrions qu’avec un chagrin auquel je vous prie bien de croire. Mais nous avons, heureusement, autre chose à vous offrir. Nous connaissons, dans une autre région, une institution mixte, j’entends à la fois civile et religieuse, avec laquelle nous sommes en termes d’amitié, et dont le but est justement d’essayer de tirer le meilleur parti des natures trop difficiles pour supporter la vie ordinaire des collèges. Les enfants y sont isolés ou réunis selon les cas, et surveillés très spécialement. Ce n’est pas la maison de correction officielle avec ce qu’elle a d’infamant. On pourrait plutôt l’appeler «maison d’amélioration».
Si vous y consentez, Madame, nous y enverrons votre fils. Nous n’attendons qu’un mot de vous, en vous demandant avant tout que ce mot nous soit très rapidement expédié, étant donnée la situation que nous crée votre enfant. On le préparerait là, selon les méthodes de la maison, à faire une première communion aussi édifiante que possible, et vous pourriez, à ce moment, venir le voir. Mais je vous avertis que la maison tient à garder les enfants au moins deux ans sans vacances, sinon elle ne peut répondre des résultats. Il faut que de telles natures soient entièrement dépaysées, pour dire le mot, et restent le temps voulu dans des mains de fer.
Il s’agit, Madame, d’essayer de faire de votre fils un homme. Ses études en vue du baccalauréat seront menées aussi loin que faire se peut, et je ne doute pas que votre enfant ne soit aussi capable qu’un autre, étant dirigé comme il doit l’être, de cultiver une intelligence que Dieu ne lui a pas refusée, malgré toutes les mauvaises volontés.
Je joins à cette lettre un prospectus de la maison. Je ne pense pas que les prix forcément très élevés de la pension soient pour effrayer une mère qui ne souhaite que le meilleur avenir de son fils. Mais, au cas où cette considération ou quelque autre d’un ordre différent vous retiendrait, nous vous demanderions alors de bien vouloir faire le voyage aussitôt que vous le pourrez, afin de venir chercher votre fils, que nous ne saurions garder indéfiniment, comme vous le comprendrez vous-même.
Quoi qu’il en soit, veuillez croire, Madame, que nous avons, en tout ceci, fait de notre mieux, et agréer nos salutations respectueuses et l’assurance de notre dévouement en N.-S.-J.-C.
IX
MATER DOLOROSA
Superstitieuse, elle ne voulait plus, maintenant, que son frère lui fît la lecture.
Jacques de Bonnevie n’insista point. Il était habitué depuis trop longtemps à l’incrédulité des siens, à leur indifférence, à leur lassitude. Sans comprendre, tristement, il referma ses livres, et n’en parla plus.
Les soirées s’écourtèrent. Dans la chambre qu’on lui avait donnée au château, le rêveur s’enferma, travaillant tard dans la nuit, seul, comme toujours, avec ses idées. Humble, il n’allait pas jusqu’à se croire un incompris. Ses certitudes généalogiques n’étaient pas solides. Sans vouloir se l’avouer à lui-même, il s’amusait plutôt avec des hypothèses, comme un grand collégien studieux, peut-être aussi comme un poète. Il y mettait assez d’excitation, néanmoins, et de curiosité, pour en faire le but de sa vie effacée, inutile. C’était un vieil original qui ne croyait pas tout à fait à ses théories, bien qu’il les mît consciencieusement en pratique. C’était un illusionné volontaire qui se faisait éternuer trois fois par jour parce que cela combat l’arthritisme, mais qui n’eût pas été très étonné de se réveiller un matin avec des douleurs.
Cependant, Mᵐᵉ Carmin, peu à peu, s’apaisait. Le sentiment du devoir accompli venait remplacer dans son esprit les fantasmagories du chagrin. Le départ de Laurent pour la maison d’amélioration, somme toute, n’était vraiment affreux que pour elle. Certes, son égoïsme maternel souffrait; mais l’enfant, lui, s’habituerait, comme tous les enfants. Et, plus tard, il la remercierait de ce qu’elle avait fait.