Sans attendre la réponse de l’enfant, interloqué par cette attitude, il s’est mis immédiatement à lui parler d’une chose que vous nous aviez dit lui plaire particulièrement, à savoir le chant liturgique, lui demandant s’il ne serait pas bien aise, vu sa belle voix, de chanter aux offices du dimanche, quelque partie de soprano. L’enfant ayant répondu par un «Oui» plein d’impulsion et de brusquerie, notre Supérieur, feignant toujours d’ignorer les choses dont il s’était rendu coupable, lui répartit avec onction que le chant des offices était un grand honneur et qu’il fallait, en conséquence, s’en rendre digne par une conduite exemplaire; puis, brusquant l’entretien, avec un à propos plein de sagesse, il quitta la chambre sans ajouter un mot de plus, laissant perplexe et silencieux le mauvais sujet, dompté par tant de douceur.
Comme l’avait prévu notre révérend Supérieur, l’appât était posé, la jeune âme ne devait pas tarder à s’y prendre.
En effet, peu d’instants après, votre fils demandait fort calmement à se lever, et s’habillait sans esquisser aucun geste, aucune parole répréhensibles. Introduit dans sa classe, il s’y tenait convenablement, faisant un visible et grand effort pour réprimer des restes de rébellion. Si bien que le même jour, dans l’après-midi, conduit à la chapelle, il avait la satisfaction de faire la connaissance du Père Boucheron, notre maître de chapelle, qui, prévenu par les soins du Supérieur, le faisait immédiatement chanter, après avoir choisi dans sa musique des choses déjà connues de l’enfant, dont la voix, paraît-il, est, comme vous nous l’aviez dit vous-même, un véritable don du ciel.
Tout allait donc bien, Madame, et de grands espoirs pouvaient s’établir sur ce subit apprivoisement. Nous commencions à y voir clair dans une mentalité si spéciale, et pouvions déjà nous permettre d’augurer que de petites satisfactions de vanité devaient être le seul moyen possible, en même temps que la privation de ces mêmes satisfactions en cas de révolte, devaient, dis-je, être le seul moyen de tourner cette âme à la fois furibonde et insaisissable.
L’enfant, animé par son inspiration musicale, se détendait donc peu à peu, souriait même au Père Boucheron charmé par son organe magnifique, lorsque, ayant demandé s’il chanterait le dimanche suivant en soprano solo, le Père, lui ayant répondu par l’affirmative, ajouta qu’il ne le ferait qu’en second soprano, alternativement avec le petit Georges d’Aulbois, lequel, tant par ses dons musicaux que par sa parfaite conduite, avait mérité le titre de premier chanteur à la chapelle.
C’est alors, Madame, que se produisit ce que je vais vous raconter, dont toute la communauté reste et restera longtemps impressionnée.
Aux mots du Père Boucheron, votre fils, subitement rembruni, demanda sur un ton brusque: «Alors, il y aura un autre soprano solo avant moi?» Là-dessus, le Père Boucheron ne pouvant s’empêcher de réprouver un tel mouvement d’orgueil et de jalousie, de répondre assez ironiquement: «Cela vous gêne, mon enfant?»
C’est ici, Madame, que votre fils, n’écoutant que sa fureur toujours prête à éclater, emporté par son dépit tout entier retrouvé, en un mot poussé par l’esprit du mal qui le possède, hélas! si visiblement, se tourna de tous côtés avec des yeux enflammés, et, sans que le Père Boucheron eût eu le temps de faire un geste, renversa sur lui, d’un seul coup, le grand lutrin de cuivre placé près de l’harmonium, lequel, tombant sur la tête du malheureux Père, l’aurait certainement tué net, si la Providence n’avait voulu qu’il esquivât la mort par un adroit mouvement de côté qui le fit s’en tirer avec une très légère blessure à l’épaule seulement, et quelques déchirures à sa soutane.
Au fracas du lutrin tombant sur les dalles, quelques Pères accourus purent se saisir du dangereux enfant, qui fut incontinent reconduit au cachot, où il se trouve encore, comme bien vous pensez.
Que conclure, Madame, après de si tristes et violentes expériences, sinon que votre fils n’est pas assez sociable pour faire partie d’une institution où son déplorable exemple ne saurait que troubler, sinon pervertir, les enfants confiés à nos soins par des parents plus heureux?