Selon nos conventions mutuelles, nous avons attendu huit jours avant de vous écrire au sujet de votre fils, afin d’avoir quelque loisir d’observer cet enfant et de pouvoir vous faire part de nos premières conclusions.
Ce que vous nous aviez dit de la violence extrême de son caractère n’était malheureusement que trop juste. Nous avons pu nous rende compte par nous-mêmes, dès ses premières heures d’internat, et de son insubordination, et des excès regrettables de sa nature.
Que cet exorde, Madame, ne soit pas pour décourager l’espérance que vous avez mise en notre expérience des jeunes âmes, en notre volonté de mener à bien l’œuvre difficile que vous nous avez confiée. Votre cœur de bonne chrétienne sait qu’il ne faut jamais désespérer de la bonté de Dieu, qui peut tous les revirements, et qui ne demande que du courage et de la persévérance de la part des réformateurs.
Il faut donc vous faire savoir, Madame, que peu d’heures après votre départ, votre fils ayant assisté fort calmement aux exercices de rentrée dans la classe où nous avons jugé bon de le mettre après lui avoir fait subir un premier interrogatoire sur ses connaissances actuelles (classe bien inférieure à celle que désignait son âge), que votre fils, dis-je, s’étant trouvé, dans la cour des récréations, en butte à ces innocentes taquineries qui sont le propre des écoliers, fort enclins à brimer les nouveaux venus, n’a pas craint, pris d’une colère parfaitement injustifiée et qui dépassait du coup toutes les mesures, de se jeter sur ses nouveaux compagnons, tous beaucoup plus jeunes que lui, mais dont le nombre suppléait à la force, et de les maltraiter avec une rage tellement inconcevable que ces enfants ont dû, pour se défendre, faire bloc contre leur agresseur, qui n’est pas sorti de la bataille sans dommage pour lui-même et ses adversaires. Il n’a pas fallu moins de trois de nos Pères pour faire cesser ce désordre sans précédent chez nous, et qui, vous l’imaginez bien, a fort indisposé les élèves contre votre fils.
Malgré que celui-ci fût, de toute évidence, dans son tort, nous avons jugé bon, pour ne pas avoir l’air, dès ses débuts, de le traiter d’une façon spéciale, ce qui l’eût découragé d’avance, de punir avec lui trois où quatre des plus forcenés combattants. Mais, à l’énoncé de ces punitions, alors que les autres enfants s’inclinaient en silence, votre fils, animé d’un esprit de révolte fort surprenant à son âge, s’est précipité sur le Père surveillant de sa classe, et, dans les efforts qu’il faisait pour le frapper, s’est trouvé si bien emmêler ses mains dans la barbe que le Père porte fort longue, selon un usage fréquent dans notre Compagnie de Jésus, que force nous a été d’aller chercher des ciseaux pour dégager le surveillant auquel la souffrance arrachait des gémissements.
Un tel scandale, Madame, ne pouvait rester sans la plus sévère sanction que connaisse notre maison. Ne vous étonnez donc pas d’apprendre que votre fils s’est vu conduire au cachot pour deux jours, ce qui constitue, hélas! un bien mauvais début pour lui.
Sorti de cachot après les deux jours accomplis, votre fils, loin de manifester le moindre regret ou quelque bonne volonté de mieux faire à l’avenir, a systématiquement refusé tout travail à la classe, et s’est renfermé dans un silence fort impertinent, n’ouvrant la bouche que pour proférer les pires grossièretés, tant à l’adresse des écoliers que du maître, ce qui nous a obligés de l’expulser de la classe, et, le soir venu, du dortoir, où il ne tentait rien moins que de recommencer la bataille initiale.
Ne pouvant indéfiniment le laisser coucher au cachot, nous avons été forcés de faire une infraction à des règles qui pensaient avoir prévu tout, et de l’installer dans la chambre même d’un de nos Pères, chargé de veiller sur le petit forcené, lequel, continuant la voie des injures et des coups, a dû, pour finir, être attaché dans son lit, où, jusqu à une heure avancée de la nuit, il a tout fait pour tenir éveillés par ses cris et ses invectives, non seulement le Père dont il partageait la chambre, mais encore tous les Pères avoisinants, empêchés de dormir par ce tapage scandaleux.
Ce n’est que bâillonné à l’aide d’un mouchoir que le malheureux enfant a fini par s’endormir, épuisé lui-même par ses débordements.
Or, notre vénérable Supérieur, Madame, a reçu de Dieu le don de manier les âmes. Averti de ce qui se passait, il est venu lui-même, le lendemain matin, trouver le jeune rebelle dans la chambre où le Père continuait à le garder, toujours couché, car il refusait de s’habiller, et toujours garrotté, puisqu’il tentait de nouvelles voies de fait. Notre Supérieur, sans avoir l’air de remarquer l’état dans lequel se trouvait l’enfant, l’a salué d’un sourire, lui a demandé des nouvelles de sa santé, comme s’il le croyait simplement malade, et lui a dit qu’il venait causer avec lui.