L’ensemble de ces réflexions la laissait plutôt satisfaite. Il y avait de l’admiration plein son âme, et aussi le sentiment qu’enfin son fils était à sa place dans l’existence.

—Allez vite prévenir monsieur Jacques; qu’il vienne déjeuner avec nous!... Ce soir, nous inviterons monsieur le curé!

Tout à coup, l’arrivée de Laurent lui semblait une fête. Un peu de joie gonfla son cœur. Il lui sembla que tout allait changer, elle crut en l’avenir.

Le déjeuner fut presque animé, tant l’oncle Jacques posa de questions. Laurent affectait de ne pas remarquer l’existence de sa mère, mais enfin il daigna répondre à son tuteur autrement que par monosyllabes.

—Paris?... Oui, c’est amusant. J’ai des copains qui me plaisent... Le métier?... Oui, ça me va...

Il s’étendit sur des choses techniques aux-quelles les autres ne comprenaient goutte. Sa voix, mieux affermie, déjà mâle, était brusque comme son regard, qui se manifestait par éclairs vite éteints sous les paupières. Et, bien qu’il la méprisât si visiblement, Mᵐᵉ Carmin était heureuse. Il y avait si longtemps qu’il n’avait parlé! C’était une vraie résurrection. «Il finira bien par me pardonner...» songeait-elle avec un cœur battant.

Au moment du café, l’adolescent tira de sa poche un paquet de cigarettes, des allumettes, et se mit à fumer. Mᵐᵉ Carmin retint son étonnement scandalisé; l’oncle Jacques, prudent, ne fit aucune remarque. Il dévorait des yeux ce petit que tant de mystère environnait et qui ne disait rien de précis sur sa vie à Paris. Il se sentait frustré de tout ce qu’il ignorait. Mais n’osant pousser trop loin son interrogatoire, il avait l’impression de marcher sur un volcan. Enfin, il trouva quelque chose:

—Puisque nous avons fini de déjeuner, tu vas me faire voir ta voiture en détail. Moi qui n’y connais rien, ça m’instruira.

Gagner sa confiance! Lui plaire pour qu’il se décidât à parler de lui-même!

Ils descendirent les marches du perron, s’approchèrent de l’auto. Mᵐᵉ Carmin, sans oser suivre, regarda de loin, à travers la porte vitrée.